Bulletin n° 11 - novembre 2013

 


Bien communiquer avec vos interlocuteurs japonais

Michel Dalonneau

 

Propos liminaires

Avant de vous parler du Japon, au nom du cabinet Itinéraires interculturels, je voudrais aussi remercier Jacques Demorgon, dont les travaux éminents ont guidé toute la méthodologie qui soutient les travaux d'Itinéraires interculturels. C'est également cette méthodologie qui a inspiré l'ouvrage « Bien communiquer avec vos interlocuteurs japonais ».

Le but n'étant pas de raconter le Japon en 45 minutes, je voudrais plutôt vous montrer quelques exemples très concrets de choses sur lesquelles on pourrait s'arrêter à une première lecture comme étant très stéréotypiques. Dans l'esprit de chercher à comprendre les autres pour aller au-delà du stéréotype, et créer la confiance, je voudrais balayer un certain nombre de domaines, sans rentrer dans le détail, l'objectif étant ensuite de laisser la placer à la discussion et à vos questions, et creuser un peu plus tel ou tel aspect de la culture ou de la réalité japonaises.
L'idée centrale est de poser des faits qui sont relativement objectifs et essayer d'en induire des explications sur les comportements professionnels des Japonais aujourd'hui.

Comprendre les Japonais

Géographie

Le Japon est un pays de montagnes, qui représentent 80% de la surface du territoire. Ainsi, le Japon est constitué de vallées, entre lesquelles la communication est difficile. Par conséquent, cela a généré une culture d'autarcie, chaque vallée ayant son propre fonctionnement.
En entreprise, le fonctionnement est à peu près similaire. En effet, l'organisation est structurée en silos. On peut faire le lien entre le fonctionnement des entreprises japonaises et l'organisation du territoire. Si l'on sait de plus que pendant toute la période où le Japon était fermé à l'extérieur, il était interdit de construire des ponts sur les grandes rivières et fleuves qui séparent ces montagnes, on comprend pourquoi s'est développée chez les Japonais l'habitude d'avoir assez peu d'apports de l'extérieur. Cela explique donc à la fois la curiosité qu'ils peuvent avoir à l'égard des Occidentaux et cela vient justifier également ce réflexe d'être un peu sur la défensive avec les étrangers, ou de faire attention et de ne pas s'engager trop vite. Car tout ce qui vient de l'extérieur peut être perçu comme déstabilisant. Un exemple vient appuyer cette affirmation : un étranger en japonais se dit « gaijin », soit « l'homme de l'extérieur », ce qui illustre à travers la langue, le manque de contact des Japonais avec l'étranger.
Lorsque j'accompagne des personnes au Japon, celles-ci me disent souvent : ce pays est terrible : il y a des tsunamis, des tremblements de terre, des typhons », les Japonais sont sans arrêt sous la menace des événements. En fait, les Japonais ne perçoivent pas la nature comme une menace mais plutôt comme une contrainte ; cette notion de contrainte (et non de menace) est centrale pour comprendre la culture japonaise. Ces contraintes naturelles sont des données, avec lesquelles ils doivent composer. Il faut optimiser chaque situation et chercher à être le moins impacté par cette nature contraignante, sans pour autant la nier. Cela n'empêche pas que d'années en années, les règles de constructions soient renforcées pour résister à des séismes destructeurs. Mais fondamentalement, l'idée n'est pas d'éviter que ces phénonèmes naturesl ne se produisent ou aient des effets trop graves, mais de bien s'adapter de façon à ce qu'ils perturbent au minimum le système. Dans le cas de l'accident nucléaire de Fukushima, les Japonais ont en quelque sorte présumé de leurs forces : ils ont pensé qu'ils pouvaient construire un mur pour se préserver des tsunamis de 7 mètres de hauteur, mais en l'occurrence la vague a été de 13 mètres de hauteur. En l'occurrence, ils ont le sentiment d'avoir été dépassés dans leur réflexe de gestion de la contrainte plutôt que de l'élimination de la menace ; et cela s'est retourné contre eux. Cela valide paradoxalement leur culture de la contrainte par rapport à l'élimination de la menace.

Histoire


La réalité japonaise aujourd'hui est le résultat d'influences asiatiques anciennes. Le Bouddhisme par exemple, né en Inde puis arrivé au Japon après être passé par la Chine, a apporté un grand nombre de valeurs qui n'étaient pas inhérentes au Japon à l'époque de son introduction. Selon cette croyance, le temps ne se développe pas selon une linéarité (l'histoire ne poursuit pas un but) mais plutôt de manière cyclique (idée de spirale et de recommencement, notamment dans le principe de la réincarnation). Quiconque a déjà négocié avec les japonais peut en avoir fait l'expérience : avoir négocié quelque chose un jour, et devoir tout renégocier le lendemain. Autre influence très forte : le zen, branche du bouddhisme, qui porte l'accent sur les notions de l'introspection, de la connaissance de soi. Au sein des entreprises, cela se reflète dans un processus d'amélioration permanente (le kaizen) : il ne faut jamais se contenter de ce que l'on a et toujours chercher à aller au-delà. Les Japonais ont ainsi créé les « cercles de qualité » qui ont pour vocation de toujours chercher à apporter des améliorations.
Ces influences anciennes se sont introduites dans un paysage marqué par ses propres spiritualités. Le shintoïsme est très présent chez les Japonais. C'est un mouvement fondamentalement attaché aux forces de la terre, qui prône le rapport harmonieux avec la nature, qui a une âme (herbe, vague, rocher), mais aussi le rapport à la vie, au jaillissement et à la création. Un des mythes fondateurs du Japon raconte que deux dieux, frère et sœur, ont fait l'amour et ont créé le monde : le mythe fondateur du Japon est donc très lié à la vie, au jaillissement de la vie, à la création. Le shintoïsme s'éloigne des aspects éthérés du Bouddhisme mais permet de créer un équilibre dans l'île. Par exemple, dès que les Japonais quittent leur travail, l'austérité laisse place à la bonhomie. Les Japonais naviguent donc entre plusieurs aspects au gré de leur journée et du contexte dans lequel ils évoluent : ils peuvent adopter des comportement très différents entre leur journée, au travail et le soir, leur vie privée, ce qui peut perturber les Occidentaux qui préfèrent chercher une cohérence. Chaque moment de la vie, chaque espace a son mode de comportement correspondant. Tout le temps passé à accepter cette bonhomie, à chanter, à danser dans un karaoké, c'est un temps pour créer cette confiance ; et même si le lendemain, on a l'impression de revenir en arrière dans la négociation, selon le principe du temps cyclique, on a créé la confiance et on pourra aller plus vite plus loin.

Le Japon n'a commencé à s'ouvrir au reste du monde qu'en 1868 avec l'arrivée des Occidentaux. Cette ouverture est donc très récente (150 ans). Les Japonais comprennent rapidement l'intérêt à s'ouvrir au monde – une contrainte et non une menace - et cherchent à tirer le maximum de bénéfices de cette ouverture en envoyant des ambassades dans le monde entier : c'est le début de l'ère Meiji. Durant cette période de profond bouleversement, les Japonais prennent ce qu'il y a de meilleur chez les étrangers. Ils sont animés par l'envie de faire une synthèse de tous ces apports mais pour leur propre bien. Malheureusement, ils ont aussi importé la notion d'impérialisme et naît en eux la volonté de domination du monde. S'en suit l'aventure colonialiste japonaise, qui a touché toute l'Asie-Pacifique. Les Japonais connaissent mal ce passé ; on peut voir les réactions des Chinois ou des Coréens quand les Japonais nient les exactions perpétrées pendant la Seconde Guerre Mondiale pour mesurer que les sensibilités sont encore très à vif sur ces faits historiques. Les autres pays asiatiques considèrent, en partie à juste raison, que les Japonais ,ne regardent pas leur passé de manière très objective. Cette aventure s'est mal terminée : le Japon est le seul pays à avoir reçu deux bombes atomiques sur son territoire.

Les Japonais ont su rebondir rapidement après la Seconde Guerre Mondiale par la voie économique : un pays dévasté en 1945 est devenu, moins de vingt ans après, en 1964, la deuxième économie mondiale après les Etats-Unis. C'est le fruit d'un effort gigantesque qui a pu se faire, entre autres, parce que les Japonais ont su observer ce qui se faisait ailleurs, apprendre, interpréter et assimiler, et transformer. La situation est désormais moins facile au plan économique pour le Japon, et le pays passe à une nouvelle étape, à savoir le soft power. Et nous arrivons au cœur du partage des valeurs culturelles.
Il est de plus en plus rare aujourd'hui de rencontrer quelqu'un qui n'a jamais mangé un sushi, qui ne connaît pas un dessin animé japonais, ou qui n'a jamais lu un manga. La première fois où je suis arrivé au Japon, il y a 26 ans lorsque j'étais étudiant, pourtant en école de commerce et à l'époque où le Japon était au sommet de sa gloire économique, personne ne m'avait dit vouloir me visiter au Japon, car on pensait que je partais dans une prison. Aujourd'hui, quand j'interviens à l'université ou en école de commerce, devant des étudiants du même âge, quand je parle du Japon, une dizaine vient me voir à la fin de chaque cours pour savoir comment aller au Japon. Aujourd'hui, le soft power japonais est très présent, notamment à travers la valorisation culturelle des produits japonais (sushis, manga, dessins animés, ...). En 25 ans, la perception du Japon dans le monde a totalement été transformée, à travers tout un travail des Japonais pour faire passer leurs valeurs culturelles et les partager au niveau international.

La population


On entend souvent dire que le Japon a un avenir difficile, car sa population va diminuer. Ce n'est pas une idée reçue de dire que la population japonaise est vieillissante. En effet, en 2011 , elle a diminué de 220 000 habitants sur un total de 127 millions. Cette baisse n'est pas énorme mais si elle continue à ce rythme, la population japonaise sera réduite d'un tiers d'ici 2060 et dans 100 ans, la population japonaise représentera un tiers de ce qu'elle est aujourd'hui. En termes de marketing, cela s'avère être un beau défi : comment augmenter son chiffre d'affaires sur un marché qui se réduit, sauf à se positionner sur tous les services et les biens pour les personnes âgées ?
Dans le monde professionnel, cela a une forte conséquence puisqu'il n'y a pas de pression démographique dans les entreprises japonaises. En effet, elles n'embauchent pas de jeunes cadres ou des personnes venant d'autres horizons, elles ont très peu recours à la main d'œuvre immigrée – quelque soit le niveau de qualification -, et sont plutôt conservatrices, elles récompensent l'ancienneté par des primes. Aussi, le système se sclérose de plus en plus et cela se révèle être l'un des réels dangers qui guettent le Japon. Cependant, les Japonais ne semblent pas inquiets par la décroissance de la population. Toujours positifs, ils apparaissent sereins et se disent qu'ils vont pouvoir inventer une nouvelle voie, une « croissance décroissante ». Cette situation peut toutefois apparaître plus critique pour les jeunes générations. Il faut toutefois préciser que certains jeunes japonais cherchent à faire changer la situation : un jeune entrepreneur japonais vient de dépenser 20 milliards de dollars pour acheter le troisième opérateurs de télécommunications aux Etats-Unis.
Si les entreprises ont besoin de main d'œuvre, pourquoi ne pas y faire entrer les femmes ? La société japonaise est encore très marquée par une conception traditionnelle de la place de la femme : la discrétion en public et le pouvoir en privé. Un homme qui gagne de l'argent donne son salaire à sa femme et c'est elle qui lui donne de l'argent de poche et qui gère le budget familial. Les femmes entre elles ont tendance à reproduire la hiérarchie qui existe entre leurs maris, et sont donc très solidaires du système en place. Les changements à l'avenir viendront peut-être des nouvelles générations. Les difficultés économiques remettent en cause des schémas traditionnels : les femmes revendiquent plus de place. Le consensus qui prévalait – les hommes travaillant énormément, et les femmes restant à la maison pour s'occuper des enfants – soumettait les femmes à de fortes contraintes mais leur donnait du temps pour se cultiver, pour voyager, se confronter à l'étranger, s'ouvrir l'esprit. Elles prennent progressivement conscience d'un vrai pouvoir dont elles disposent. Aujourd'hui, elles se positionnent donc progressivement comme celles qui pourront faire évoluer le Japon. On commence à voir des femmes à des postes éminents dans les grandes entreprises, dans l'administration, dans les tribunaux.

Communiquer avec les Japonais


Les niveaux de langues

Dans la langue japonaise, il existe différents niveaux de langage. Selon les positions relatives des deux interlocuteurs, on ne va pas utiliser le même langage, les mêmes tournures, on ne conjuguera pas les verbes de la même façon, voire on utilisera un vocabulaire différent. Il existe ainsi 3 à 5 niveaux de langage. Par exemple, je connais au moins 7 ou 8 manière différentes d'exprimer « je », mais il en existe sûrement encore d'autres, selon que l'on est un homme, une femme, un inférieur, un supérieur, plus ou moins vieux, plus ou moins ancien dans l'entreprise, sorti d'une meilleure université, etc. Tout un ensemble de critères doivent se combiner pour savoir comment se parler l'un par rapport à l'autre. En effet, les phrases sont construites en fonction du contexte, ce qui peut entraîner un changement de vocabulaire et de tournures de phrases. Cela dépend du statut de la personne qui parle (genre, âge, place dans la hiérarchie, etc.) vis-à-vis de celui à qui elle s'adresse.
Mme Seidel-Braun de Daimer avait souligné que le même mot pouvait ne pas vouloir dire la même chose partout. Dans le cadre du Japonais, c'est aussi vrai par le fait que la grammaire japonaise est extrêmement simple. A l'inverse des Français qui aiment faire des phrases compliquées, utiliser le subjonctif ou le conditionnel, le japonais est dépourvu de certaines de nos subtilités de langage. Les phrases n'ont pas de structure précise. Le japonais procure ainsi l'avantage de permettre de faire des phrases peu structurées, et donc de lancer des idées : les interlocuteurs saisissent des éléments « au vol » et peuvent donner leur propre tournure à la conversation ; ce que l'on peut appeler « les phrases impressionnistes ». Pour des Français qui ont le culte de la « belle phrase », cela peut être déstabilisant d'être confrontés aux Japonais qui parlent peu, et qui ne structurent pas autant ce qu'ils disent.

L'écriture japonaise


Le Japonais est un des rares systèmes au monde où l'on mélange des caractères venus d'ailleurs – les caractères chinois - et deux systèmes de signés créés localement, d'origine japonaisee : le hiragana, utilisé pour transcrire les mots d'origine japonaise tels que « geisha » ou « tatami » et le katakana pour retranscrire les mots d'origine étrangère. Si vous êtes amenés à travailler au japon, le katakana sera utilisé pour transcrire votre nom, le nom de votre entreprise, etc. L'écriture japonaise se compose donc de ces trois écritures, auxquelles se rajoute l'alphabet latin. Une communication normale au Japon mélange constamment les trois voire quatre alphabets ou systèmes de signes.
Une caractéristique fondamentale doit être soulignée quand on évoque ces caractères chinois et ces syllabaires japonais : ils font appel à la mémoire visuelle. Lorsque l'on travaille avec les Japonais, il faut prendre en compte l'importance du visuel. En effet, les Japonais ont plus une mémoire photographique qu'analytique, contrairement aux Français.

Communication formelle/protocolaire


Le Japon a ses codes de salut et de politesse, notamment l'art de la courbette, très codifiés. Par exemple, lorsque le président américain Barack Obama a rendu visite à l'empereur du Japon, il a fait la courbette et l'empereur lui a serré la main. Aux Etats-Unis, certains journalistes ou hommes politiques républicains ont perçu ce comportement comme un abaissement des Etats-Unis vis-à-vis du Japon. Mais du côté des Japonais, cela a été perçu comme une marque de respect et une ouverture à la culture japonaise. Cet épisode a eu un impact positif fort en termes diplomatiques et a permis d'effacer l'image de la rencontre entre l'empereur Hirohito et le général Mac Arthur en 1945, à l'issue de la réunion durant laquelle MacArthur a signifié que l'empereur ne serait pas poursuivi pour crimes de guerre, mais que la nouvelle Constitution stipulerait que l'empereur n'aurait plus un statut divin. Hirohito vient donc d'apprendre que, après plus de 2600 ans, l'empereur au Japon ne serait plus un dieu. Et Hirohito se tient très digne, à côté du général MacArthur qui lui se tenait les mains dans les poches et était mal habillé. Les Japonais ont vécu ce moment comme une humiliation : en effet, ils estimaient que, même s'ils avaient perdu la guerre, ils méritaient le respect. Dans ce sens, la courbette d'Obama a été perçue positivement car elle effaçait l'humiliation subie 60 ans auparavant.

En japonais, plusieurs pièges sont à éviter :

    • Hai/lie : oui et non. Cependant, « oui » signifie « j'entends » et n'est pas une affirmation. Contrairement au chinois, le japonais dispose d'un mot pour dire « non ».
    • Tabun : « peut-être ». Quand un Japonais dit « peut-être », pour lui, cela signifie « c'est sûr ». Par conséquent, si au cours d'une conversation un Japonais n'est pas d'accord et dit « Tabun », cela veut dire « non ».
    • Dans la culture japonaise, le sourire exprime de nombreux états d'âme : la colère, le bonheur, la timidité...
    • Deux notions : honne : ce que l'on pense en soi, qui demeure privé, et tatemae : la façade, que l'on exprime. Cela peut faire référence au principe cité plus tôt : il existe une différence entre le comportement au travail et celui en privé. Si l'on prend un verre avec un Japonais, on passe un bon moment ensemble, mais cela ne signifie pas qu'on est devenus amis. Ce qui peut perturber un Français, qui demeure dans un mythe occidental de la cohérence.
    • La façon de compter. En effet, les Japonais utilisent le système décimal, mais ils ont plus d'unités que les Occidentaux : 1, 10, 100, 1 000, et une unité supplémentaire 10 000 qui représente l'éternité. Ce qui peut entraîner des erreurs de zéros dans les contrats.
    • L'art du san. En reprenant l'exemple de la vallée pour faciliter l'explication, le petit mot san s'utilise après le nom de personnes externes à la vallée à laquelle on appartient.


Enfin, au Japon, les silences sont fréquents. Ainsi, un dicton fréquemment cité dit : « il est plus facile de faire parler un Japonais que de faire taire un Français ». Les Japonais préfèrent le flou, qui fédère, à la précision car ce flou est moins segmentant et nuit moins aux négociations et à l'efficacité de la collaboration. On peut faire un parallèle avec les haïkus,ces poèmes de 17 syllabes dont l'objectif est de suggérer les choses et non pas de les dire. Voici un célèbre haïku sur le silence :
     
      Une vieille mare

      Une grenouille saute dedans
      Oh le bruit dans l'eau

Conclusion


Le silence est l'une des choses qui nous en apprend le plus sur nous-mêmes. Il existe des moments où il vaut mieux se taire plutôt que de prendre le risque d'en dire trop et que cela se retourne contre l'orateur. Il faut laisser les personnes interpréter le discours qu'elles reçoivent comme elles le souhaitent. Le mieux est l'ennemi du bien. Accepter que les choses ne soient pas parfaites est au final la meilleure des qualités. Il existe des différences de point de vue mais il faut chercher à les comprendre, à les surmonter pour éviter que ces différences ne deviennent des points bloquants. Il ne faut pas non plus les nier car ces dernières sont très enrichissantes, pour tout le monde.


Questions de la salle

Sylvie Olivier, consultante RH : Mon fils est parti vivre au Japon il y a de cela six ans et est marié aujourd'hui à une Japonaise. Il était en France lors du tsunami et voulait absolument y retourner car il avait l'impression de trahir la population japonaise en ne partageant pas la drame qu'ils ont subi. Il se sent et devient Japonais. Il a de plus suivi des cours dans une école japonaise pour apprendre à recevoir des clients japonais (rituels, savoir être). J'ai été plusieurs fois au Japon, j'ai remarqué que les Japonaises étaient très souriantes. Je vis en banlieue parisienne et j'ai pu remarquer que les Japonais qui étudient au lycée international sont très sérieux, ce qui correspond à leur mode de fonctionnement : différence travail/vie personnelle. Mon fils a d'ailleurs reçu pour son anniversaire des peluches car les Japonais ont une âme d'enfant. Dans ce sens, lorsque ma belle-fille est venue en France pour la première fois, elle a préféré se rendre à Disney avant d'aller voir la Tour Eiffel. Les Japonais ont également deux ans d'avance sur la mode par rapport aux Européens et les stylistes s'y rendent pour avoir des idées.

M. Dalonneau : Les Japonais se placent dans une succession de présents donc ils ne donnent pas plus de valeur à l'aujourd'hui d'hier qu'à l'aujourd'hui de demain. Demain est simplement un autre aujourd'hui comme aujourd'hui est un autre hier. C'est pour cela qu'ils s'autorisent plus de libertés que les Occidentaux. Par rapport à la réaction de votre fils au tsunami, il est vrai que ceux qui n'étaient pas au Japon ont eu le sentiment d'avoir raté quelque chose. Avoir vécu une catastrophe naturelle majeure, c'est presque avoir son brevet de japonéité. Pour faire un parallèle avec cela, j'avais une stagiaire japonaise en France au moment du tsunami. Après avoir vu les images, elle est revenue en pleurs car elle avait ce sentiment de honte d'être en France et non aux côtés des siens. Elle n'était pas à sa place pour aider, être solidaire. Les Japonais on un sentiment fort de solidarité et elle ne se considérera jamais comme réellement japonaise.

Personne non identifiée : J'ai eu de nombreux contacts personnels avec des Japonais et j'ai remarqué une notion particulière chez eux : le rôle qu'ils attribuent à l'individu, comme quantité relativement négligeable (et ce il y a une trentaine d'année). Y-a-t-il eu des changements depuis et l'individu est-il moins important que dans nos sociétés occidentales ?

M. Dalonneau : Cela reste vrai mais les jeunes voudraient apporter une forme de révolution mais ils ne sont pas assez importants numériquement pour imposer ces changements. Il existe donc une certaine hybridation mais tant qu'ils ne seront pas plus présents dans la hiérarchie des entreprises, les changements ne seront pas possibles.
De plus, il faut faire attention à ce que l'on nous montre à la télévision, comme le débridage des yeux ou l'éclaircissement de la peau par exemple car cela concerne seulement une petite minorité.
Il faut par ailleurs préciser qu'il est très difficile de rentrer à l'université. Les Japonais travaillent dur pendant le lycée mais une fois inscrits dans une université, c'est comme s'ils avaient quatre ans de vacances. Ils en profitent pour se teindre les cheveux, faire des piercings, ou porter des vêtements très voyants. Une fois dans le monde de l'entreprise ils rentrent dans le rang, se rangent derrière une discipline de groupe et deviennent les porte-parole de leur entreprise. C'est moins déstabilisant pour un Japonais de se dire : je suis en entreprise et j'oublie qui je suis. Ce n'est pas vécu comme un conflit. Cependant, cela ne les empêchent pas de critiquer leur entreprise une fois chez eux.

M. Zen : Je ne peux parler que par ouï-dire. Est-il vrai qu'au Japon, il y a peu de panneaux de direction et qu'il est donc difficile pour les étrangers de s'y déplacer. Ensuite, vous avez parlé des vallées mais pas de l'insularité. Je pense que cela doit avoir un sens profond pour les Japonais. Enfin, les Japonais qui quittent le Japon perdent-ils quelque chose au regard des autres ?

M. Dalonneau : Je confirme le problème des panneaux mais il existe aujourd'hui les GPS et ce n'est donc plus un problème. Les quartiers sont organisés en subdivisions concentriques: à Tokyo, vous serez dans l'arrondissement Naka puis dans le quartier X et enfin dans la rue et devant les maisons. Il faut savoir également que les numéros des maisons sont attribués en fonction de l'ancienneté de construction et non pas de l'emplacement dans la rue. Cela dit, si l'on parle un peu japonais, il est facile de trouver des petits plans de quartiers et de s'orienter.
Pour ce qui est de l'insularité, il est vrai qu'elle influe sur le caractère des Japonais. Ils n'importent pas de viande car les intestins japonais sont soi-disant différents et qu'ils sont intolérants à de la viande importée. Les Japonais disent également que la neige japonaise est différente et par conséquent, des skis français ne peuvent pas servir au Japon. Et certains en sont encore convaincus.
Pour les Japonais qui quittent le Japon, c'est également vrai. L'expression « loin des yeux, loin du cœur » peut être appliquée. C'est celui qui part qui a tort et c'est encore plus vrai quand il se fait remarquer en rentrant au pays. C'est l'exemple d'une femme humanitaire, qui a été otage en Irak, qui a présenté ses excuses en rentrant car elle avait mis le pays et les autorités dans l'embarras, en faisant parler d'elle aux informations nationales. Cependant, cela tend à évoluer avec le temps.

Personne non identifiée : Quel est appétit des Japonais pour l'expatriation ?

M. Dalonneau : Je n'ai pas de réponse précise alors je vais vous donner une piste, comme le feraient les Japonais. Beaucoup de ceux qui partent ne reviennent jamais. C'est souvent un choix beaucoup plus radical que pour un Français qui prend ça comme une parenthèse dans sa vie. Les expatriés japonais dans le monde ont du mal à revenir, non pas parce que c'est interdit, mais parce qu'ils ont acquis une certaine liberté, de la visibilité et un statut qu'ils n'auraient plus en rentrant.

ISIT - CRATIL

39 bis rue d'Assas
75006 Paris
+33 (0)1 42 22 33 16 
Design: Page18 Interactive
Le Bulletin du CRATIL - ISSN 2263-7591 2015-Tous droits réservés ©