Bulletin n° 12 - mai 2014

 


Managers et interprètes : fondements anthropologiques de leurs coopérations

Jacques Demorgon

L'écart entre managers et interprètes peut être figuré comme celui entre vertige des stratégies et trésor des langues mais il est ainsi une variante de l'expérience (dés)adaptative obligée de tout acteur humain avec le monde, les autres et lui-même. Une exploration des conditions d'une coopération est souhaitable pour transformer différences voire divergences en complémentarités précieuses.

Le vertige des stratégies
Certes, les managers ne reconnaissent qu'à moitié le vertige dans lequel ils sont souvent pris. Ils doivent surtout y échapper. Ce vertige résulte de l'hypercomplexité des situations des entreprises dans la mondialité. Le management international et interculturel conjugue devenirs personnels, groupaux, sociétaux. Les perspectives s'enchevêtrent : technoscientifiques, économiques, politiques, médiatiques. Ces situations se vivent dans des exaltations et, parfois peu après, dans d'inquiétantes interrogations ou déceptions. Les médias soulignent de grandes situations exemplaires : présuppositions d'espionnage chez Renault, haut et bas de la bourse pour Facebook, procès d'Apple contre Samsung ; aléas en cours des projets de fusion E.A.D.S.-BAE. Les moyennes et petites entreprises connaissent pareillement ces vertiges. Les managers sont soumis à des tensions dues aux problématiques des choix stratégiques et aux urgences.

Le trésor des langages et des langues
La situation des interprètes n'est pas moins contrastée. Ils sont conduits à travailler entre contraintes du terrain et références interculturelles, différentes voire divergentes. Les langages possibles sont nombreux. A l'intérieur même de l'économie d'entreprise, il y aurait déjà la finance, la recherche, les ressources humaines, la production, le développement, la maintenance, la commercialisation, la publicité, le marketing. Mais la culture d'entreprise mobilise aussi d'autres langages : scientifiques, techniques, esthétiques, politiques, médiatiques, ludiques, sportifs, etc.
De plus, parler une langue n'est pas simple exercice de décodage. Une culture nationale n'est pas simple programmation de conduites. Les difficultés de l'interprétation atteignent ainsi des sommets dans la communication interculturelle : avec des niveaux de complexité qui défient interlocuteurs et interprètes.
Dans ces situations, communiquer c'est, comme l'écrit Jacques Cortès (2005), « choisir non seulement les termes qui conviennent mais aussi les attitudes, gestes, mimiques et autres intonations, tempo, rythme, nuances affectives, registres et niveaux qu'exige la situation à un moment précis, sachant que tous ces facteurs sont susceptibles de varier continuellement sous l'influence de péripéties imprévisibles ».
On peut comprendre que, dans les communications interculturelles, surtout à chaud, l'interprétation soit proche d'une mission impossible. Pourtant, les interprètes perçoivent bien les bénéfices qu'ils pourraient tirer d'un bon usage du trésor des langages et des langues pour réparer les situations ou les féconder. Ils voient aussi que ce trésor est mal connu et sous-estimé.

L'expérience humaine en partage : cultures et conduites
Managers et interprètes constituent deux ensembles avec leurs difficultés spécifiques. Leur coopération, en vue d'une réussite relationnelle et professionnelle, apparaît comme un défi majeur. Leur complémentarité, pour partie « antagoniste », est un enjeu dont ils sont conscients. Peut-être parce qu'ils disposent maintenant de nouveaux moyens mieux reconnus et pratiqués. Ces moyens dépendent de deux grandes références d'ordre anthropologique et d'ordre géo-historique.
Même si les conduites culturelles – langagières, linguistiques, communicationnelles – sont différentes comme « produits » d'expériences diverses, elles ont un commun rapport à la (dés)adaptation humaine, « processus » qui les engendre toutes. Ce processus commun de genèse des stratégies, des cultures et des conduites a comme caractéristiques fondamentales la gestion, la régulation, l'articulation d'oppositions qui s'imposent à l'expérience humaine.
Ces oppositions, reliées en étendue et en profondeur, constituent cependant trois grands ensembles d'expériences différentes. Le niveau terminal, l'organisation des sociétés, dépend du niveau médian, l'articulation des secteurs d'activités qui, lui-même, dépend de la régulation première des actions.
Ces trois références anthropologiques constituent, avec les libertés humaines, la matrice d'engendrement de l'histoire humaine dans ses structures et ses événements. Voyons-les car managers et interprètes peuvent ensemble s'y référer.

L'anthropologie actionnelle
La régulation des actions est toujours antagoniste, oscillatoire, composant ses réponses entre directions opposées. Du côté du manager, citons les oppositions entre ouverture et fermeture (libre-échange et protectionnisme – conquêtes de marchés et clients captifs) ; entre unité et diversité (cœur de métier ou diversification) ; entre stabilité et changement (tradition et novation) ; entre perspectives courtes et longues (court terme et long terme) ; entre autorité et liberté, contrainte et motivation, égalité ou inégalité, etc.
Du côté de l'interprète, tout aussi grand est le nombre des oppositions à gérer : « proximité, distance », « expressivité, réserve », « flou, précision », « redondance, pertinence », « implicite, explicite », « centration, décentration », etc.
Ce sont là, pour les managers et pour les interprètes, des lieux et des moments (dés)adaptatifs nécessaires. Ils peuvent gérer les mêmes, ou chacun les leurs, mais ils ont toujours en commun le processus de mobilité régulatrice.
L'acteur humain, en situation (dés)adaptative, oscille entre fidélité identitaire à ses stratégies, cultures, langages et langues de référence, et sa libre invention stimulée par les situations qui se renouvellent. Cette anthropologie (dés)adaptative de régulation des actions peut, doit contribuer à des formations de haut niveau, initiales et poursuivies : théoriques, pratiques, expérientielles.

L'anthropologie sectorielle
Au long de l'histoire, à partir de leurs multiples régulations d'actions, les acteurs humains ont été conduits à constituer de grands domaines ou secteurs d'activités, relativement différenciés : l'économie, la religion, la politique, l'information, accompagnées de nombreuses activités dérivées et mixtes.
Les acteurs humains choisissent de s'investir diversement dans toutes ces activités. Par le fait même de ces intérêts divergents qu'ils expriment, les acteurs humains contribuent à la hiérarchisation des domaines ou secteurs d'activités. Souvent, l'un d'eux l'emporte sur les autres, en tel moment et dans tel lieu de l'histoire. Ce qui n'empêche pas que les grands secteurs d'activités restent en concurrence et en éventuelle complémentarité nouvelle.
Ainsi, les managers dans les entreprises peuvent se référer d'abord à l'économie surtout financière mais pas seulement. Ils doivent jouer aussi des rôles informationnels, politiques, voire même éthiques et quasi religieux. Tout cela se décline en veilles – technoscientifique, stratégique, écologique –, en développement durable, en commerce équitable. Mais également en formation, en assistanat social, en encadrement familial ; ou encore en publicité, mécénat, sponsorisation, etc.
Les interprètes participent à cette multiplicité d'implications avec toutefois leur propre pondération qui relève aussi du long terme des évolutions, à la fois récapitulatives et anticipatrices, caractéristiques des langages et des langues. Nous y reviendrons.
Par ailleurs, cette perspective d'articulation que partagent ici managers et interprètes, a donné lieu à l'invention de nouvelles disciplines comme la médiologie, soucieuse d'analyser les articulations évolutives de l'information technoscientifique, de la politique et de l'économie.

L'anthropologie sociétale
Le management international interculturel est aux prises avec une troisième donnée commune à tous les acteurs. Personnes, groupes, entreprises et pays doivent composer entre des formes de société différentes, voire opposées : tribales, royales, nationales, mondiales. Naguère, on était encore dans une vision linéaire de l'évolution historique. Il y avait divers passés puis la modernité et son progrès identifié à la nation marchande industrielle.
Aujourd'hui, par exemple, les tribus ne sont pas de retour, elles ont toujours été là sous une forme ou une autre. On sait maintenant qu'à côté des autres dimensions sociétales, le tribal, le communautaire, sont une dimension durable des sociétés. On a aussi parfois, maintenant, l'impression que le démocratique ne s'impose plus aux sociétés comme il semblait le faire hier. Les acteurs humains sont souvent victimes de deux illusions qui se renforcent. Le passé serait définitivement passé et le présent pourrait déjà constituer le futur.
Or, pour sa part, l'interprète entend les retentissements qui se font à très long terme entre les langues. Ainsi, la Grèce antique nous a légué, par exemple, entre autres, trois mots essentiels. Quand des mots subsistent aussi longtemps, les interprètes peuvent se demander si les réalités qu'ils nomment ont vraiment disparu ?
D'abord ethnos, le peuple ethnique. Les tribus et les communautés, le tribalisme et le communautarisme défraient toujours notre actualité. Ensuite, démos, le peuple politique dont on fait aujourd'hui bon marché. Il peut donner l'impression de disparaître alors qu'il pourra renaître sous d'autres formes, comme l'exigence démocratique elle-même. D'ailleurs, déjà Ibn Khaldoun, hier, et Jean Baechler, Jack Goody, Emmanuel Todd, aujourd'hui, montrent cette exigence à l'œuvre dans les sociétés tribales.
Reste enfin le troisième mot dont on ne faisait pas grand cas : laos. Il désignait le peuple humain dans une généralité sans précision, tout homme quel qu'il soit, l'homme quelconque. C'est le mot qui a, peut-être, le plus d'avenir quand on voit se préciser l'animation confuse autour de la notion de laïcité. Jean Michel Besnier et Jean Claude Guillebaud (2008) posent la nécessité de nouvelles laïcisations : celle de l'économie et celle de l'information, singulièrement des médias.
D'hier, et jusqu'à nos jours, les royaumes et les empires sont fondés sur une association du politique et du religieux ou d'une idéologie substitutive.
Les nations marchandes ont renversé cette hiérarchie en plaçant l'économie et l'information technoscientifique et médiatique aux commandes. L'économie est devenue politique.
Aujourd'hui, sous sa forme financière, elle s'essaye à l'hégémonie comme, avant elle, l'ont fait le religieux et le politique. Cela travaille toutes les sociétés singulières qui, le plus souvent, sont faites chacune d'un mixte, variable et hypercomplexe, des quatre grandes formes : tribale, royale, nationale et mondiale.
Les entreprises sont dépendantes de cette hypercomplexité de l'anthropologie sociétale. Dans l'urgence, les managers peuvent confondre « interculturel » et domination de l'économie informationnelle mondialisée sur toute forme sociétale.
Grâce à leur référence à l'information lente, étendue, pénétrante des langages et des langues, les interprètes restent souvent attentifs à la complexité voire au revirement des évolutions sociétales.

Des formations associées pour une complémentarité précieuse
Managers et interprètes sont dépendants de situations d'entreprise, toujours traversées par les trois anthropologies : actionnelle, sectorielle, sociétale. Ils n'ont pas de trop pour y faire face de la réunion de leurs ressources culturelles souvent antagonistes mais justement susceptibles d'une complémentarité féconde et bénéfique.
Il est vrai que leurs relations ont besoin d'être constamment équilibrées et rééquilibrées. Cela ne se fera pas sans une appréciation réciproque. Des stratégies peuvent être urgentes et brutales ; les ressources langagières et linguistiques s'appuient souvent sur la durée voire sur l'ambiguïté. Il y a une patience et une incertitude des mots et des termes qui reprennent, récapitulent, conservent ; mais aussi sont intuitifs, imaginatifs, anticipent les difficultés en train de venir (Ladmiral, 2011a,b). Nous l'avons vu avec laos et laïcité. Tout cela n'ira pas sans formation de haut niveau, initiale et poursuivie sur les terrains, tant pour les managers que pour les interprètes.

L'ouverture obligée du management interculturel
Les stratégies sociétales, langagières et linguistiques sont liées entre elles et définissent aussi pour les entreprises un cadre qui n'est pas toujours assez maîtrisé. On parle ainsi de « management interculturel » et de « communication interculturelle ». On se donne d'avance la bonne mise en œuvre du processus et le bon résultat.
C'est négliger la complexité du réel qui comporte à la fois un multiculturel de séparation, un transculturel d'union, un interculturel d'échange. Tous trois ne cessent d'animer le devenir des personnes, des groupes, des entreprises et des pays. Comment managers et interprètes pourraient-ils ne pas en tenir compte quand il s'agit de l'évolution de pays avec lesquels ils opèrent ?
Managers et interprètes doivent dès lors prendre quelques distances avec la croyance trop facilement résolutoire de l'interculturel laissé seul. Ils doivent en fait, entre eux, comme avec les personnels et les situations, être en mesure de mettre en œuvre des régulations ternaires. Voyons d'ailleurs les évolutions des stratégies, des cultures et des langues, à cet égard, aux Etats-Unis et en France.

L'évolution étatsunienne vers le multiculturel et l'interculturel
Aux Etats-Unis, on a d'abord une sorte de transculturalisme pour unifier les populations blanches. C'est « The Melting Pot », de Israël Zangwill qui connut un grand succès au théâtre entre les deux premières décennies du XXème siècle.
Il a fallu une longue évolution et des sacrifices comme celui de Martin Luther King pour que l'intégration des populations noires et métisses progresse. Dès lors, la perspective multiculturelle et le multiculturalisme l'emportent. Nathan Glazer (1998) évoque une recherche longitudinale sur un même échantillon de la presse américaine. Le terme « multiculturalisme », absent jusqu'en 1988, apparaît une centaine de fois en 1990, 600 fois en 1991, 1500 fois en 1994. Changement net !
En 2008, Barack Obama devient le 44ème Président des Etats-Unis.
A côté de cet avènement du multiculturalisme, un important courant favorable à l'interculturel se manifestait aussi. Dès les années cinquante, les travaux de E.T. Hall en témoignent jusqu'à leurs multiples traductions internationales dans les décennies suivantes. De grandes associations internationales naissent comme en 1974 Society for Intercultural Education Training and Research (SIETAR). Avec également de grandes revues.

Transculturel républicain, multiculturel mondial : l'interculturel français
En France, les unifications – religieuse et politique – antérieures ont fortement pesé en faveur d'un transculturel qui fut d'abord de type catholique gallican. Les cultures du Sud et de l'Ouest eurent à choisir entre disparition et assimilation. Les Protestants passent de l'Edit de Nantes, avec Henri IV, à sa révocation par Louis XIV, et à leur exil. Après la chute de l'Ancien Régime, c'est un transculturel républicain qui l'emporte. La Révolution française réduit les Provinces à de simples départements français et finit par recouvrir les disparités sociales d'une citoyenneté unique. Les appartenances religieuses peuvent être différentes mais se subordonnent à la citoyenneté. La laïcité apparaît alors comme une dimension supplémentaire du transculturel français. Cette même politique d'assimilation sert aussi d'idéologie dans la colonisation.
Aujourd'hui, le multiculturel planétaire lié aux échanges internationaux économiques, migratoires, touristiques, met en question le transculturalisme à la française. Entre lui et cette multiculturalité obstinée d'aujourd'hui, la perspective « interculturelle » se fait jour. Le Dictionnaire culturel en langue française d'Alain Rey (2005) compte 250 termes commençant par « inter », 170 termes commençant par « trans », seulement 80 termes commençant par « multi ».
Cette dynamique du « trans », du « multi », de « l'inter » reste à l'œuvre. Elle est accompagnée, voire débordée par une richesse langagière qui met en avant le métissage, l'hybridation ; et, dans la pensée antillaise de langue française, la créolité, la créolisation.

Chaque pays pourrait donner lieu à ce type d'analyse, sociétale et langagière, ou à d'autres analyses voisines. Ajoutons seulement qu'en Allemagne, fin 2010, la chancelière Angela Merkel déclare au Spiegel : « Der Ansatz für Multikulti ist gescheitert, absolut gescheitert ! »

 



BIBLIOGRAPHIE


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GLAZER N. We are all Multiculturalists Now. Cambridge : Harvard University Pres, 1998.

GUILLEBAUD J.C. Le commencement d'un monde. Paris : Seuil, 2008.

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MERKEL A. Integration: Merkel erklärt Multikulti für gescheitert. Der Spiegel Online. 2010. Disponible sur : http://www.spiegel.de/politik/deutschland/integration-merkel-erklaert-multikulti-fuer-gescheitert-a-723532.html

REY A. Dictionnaire culturel en langue française. Paris : Le Robert, 2005.

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