Bulletin n° 13 - décembre 2014

 


Les facultés cognitives, les difficultés de langage, de communication et de compréhension associées à l'autisme - note de recherche terminologique

  En quoi un corpus comparable est-il à même d'aider le linguiste (traducteur, rédacteur, terminologue, etc.) dans le rendu d'un
  discours spécialisé dans un tel domaine ?

Matthieu Lancelot, Elise Merlen, Alexandre Schuster (étudiants de l'ISIT)


Ce sujet nous intéresse dans la mesure où l’autisme est sujet à de longs questionnements de la part des chercheurs, des psychologues, des spécialistes, et des parents qui cherchent à comprendre le mode de fonctionnement de leur enfant. Il a été reconnu par l’OMS en tant que pathologie en 1994, et de plus en plus d’ouvrages américains et britanniques sur le sujet ont été traduits vers le français. C’est dans les années 1990 que l’on a montré un certain intérêt à cette situation de handicap, et plus encore dans les années 2000. L’autisme a d’ailleurs été décrété la Grande Cause nationale 2012 en France. C’est sur les travaux de recherche que repose la compréhension de tous les acteurs concernés pour une prise en charge et un mode d’intégration adaptés. Cela suppose une bonne expression des hypothèses, des critères diagnostiques, des conséquences sur les fonctions du cerveau et des facultés des personnes concernées, d’où le besoin de mener une recherche terminologique. Déjà, d’un point de vue linguistique, les articles de recherche demandent une certaine rigueur de la part des traducteurs, des rédacteurs et des terminologues ; les certitudes et les hypothèses sont à distinguer. Les diagnostics sont souvent difficiles à poser, avec des confusions possibles entre troubles/syndromes... Les anglo-saxons sont plus avancés que la France en la matière, ce qui suppose un équilibre à trouver entre l’anglais et le français.

Dans notre corpus, il est question du syndrome d’Asperger (SA), de l’autisme de haut niveau (AHN), mais aussi des profils cognitifs, des fonctions exécutives et du fonctionnement neuropsychologique de ces personnes : inférence, théorie de l’esprit, trouble sémantique-pragmatique, plaisanterie, humour, accessibilité sociale, quotidien, troubles de la communication, temps de réaction/réponse, interrogations, métaphore, langage non littéral, compréhension littérale... Les points d’intérêt sont la recherche sur l’autisme et sur l’humour, selon les points de vue de personnes avec autisme, avec ou sans humour, des perspectives critiques sur le sens d’accessibilité sociale. On y trouve les définitions du langage et de la parole, les fonctions du langage et les facteurs qui conditionnent son développement. Le développement du langage et de ses repères chronologiques, ainsi que les types de troubles du langage, viennent compléter les recherches. On y comprend entre autres le rôle de la théorie de l’esprit dans l’inférence causale, prédictive et pragmatique chez les adolescents porteurs du SA à la lumière de la théorie de l’esprit et la faible cohérence centrale. Cette déficience cognitive explique en grande partie les anomalies communicatives développées par ces enfants. Peu d’études ont testé directement les liens entre le niveau de perturbation de la théorie de l’esprit et la qualité effective du fonctionnement communicatif. Des analyses fonctionnelles de la qualité des échanges communicatifs ont été effectuées, en distinguant notamment les usages instrumentaux ou mentalistes des actes communicatifs verbaux ou non verbaux.

L’autisme est un trouble du développement à l’origine de déficits cognitifs et sociaux et affecte 1 personne sur 2 500. La sévérité de ces troubles varie d’une personne à l’autre et chez un même individu. On parle le plus souvent de troubles du spectre autistique (TSA). Un déficit dans la mentalisation est à l’origine de l’éventail de déficits constatés dans l’autisme. Les troubles du langage apparaissent comme des conséquences de déficits de la théorie de l’esprit (capacité à reconnaître les états mentaux des autres comme les pensées, les souhaits, les intentions ou les croyances, et que ces états peuvent être différents des siens). Ces personnes ont un handicap intellectuel sévère ou un quotient intellectuel dans, ou au-dessus, de la moyenne. Leur développement peut en outre être retardé de façon variable et hétérogène.

Les troubles du langage, notamment les retards de langage, sont les principales manifestations précoces du trouble. Les facultés de langage vont du mutisme complet à une exploitation du langage en apparence grammaticalement complexe. Dans bien des cas, ils impliquent tous les aspects du langage : pragmatique, lexical, syntaxique, sémantique, morphologique, phonologique et phonétique – et des difficultés de communication sociale - déduire par inférence, comprendre le sens dit non littéral, notamment les métaphores -, alors même que la capacité de langage est relativement préservée. Les personnes avec autisme font face à un certain manque d’accessibilité sociale et ont besoin d’un temps de réaction plus long pour comprendre l’humour des autres, répondre aux questions… Le langage s’avère être l’aspect le plus caractérisé par un déficit sélectif dans l’application des formes de langage à des fins de communication fonctionnelle.

Nous analyserons d’abord les différents types de définition, leur formulation et leur décomposition : définitions, notes, contextes définitoires au sein des textes, locutions et regroupements d'observations dans leur contenu. Nous étudierons ensuite la variation dans les chaînes lexicales dans un texte et entre des textes, en termes de correspondance et d'équivalence (occurrences et fréquence, décomposition, ancrage dans la réalité). Enfin, nous aborderons la création et l'analyse sémantique d'un corpus spécialisé, l’accès aux textes et interprétation et leur l’identification des ressources linguistiques : axes de développement inclus dans la recherche, marqueurs textuels et relations sémantiques – une aide à la mise en discours. Notre corpus est constitué d’articles scientifiques en français et en anglais centrés sur l'autisme et le SA, notamment le langage et la communication. Deux textes en français sont des études sur le langage.


Contenu définitoire

Quelle que soit la langue dans laquelle on rédige, tout contenu définitoire inclus dans le texte doit être à la fois précis et concis, et même se référer à une autorité dans le domaine concerné. Il faut connaître le répertoire auquel appliquer la démarche pour identifier les besoins (traduction, fins pédagogiques ou professionnelles). Une définition doit alors correspondre au savoir et aux besoins des lecteurs, ici à ceux des professionnels impliqués dans l’autisme (médecins, psychologues, orthophonistes…). Nous nous intéresserons principalement à la composition de la définition et compléterons, si nécessaire avec la structure. La rédaction de définitions dans les règles de l’art de base permet d’éliminer le flou conceptuel et, de ce fait, la définition constitue un élément fondamental dans l’acquisition et la diffusion de connaissances scientifiques et techniques. La somme des caractères contribue à définir un concept et en constitue ce qu’on appelle la compréhension. On s’interroge alors sur ses caractéristiques et ses principes de rédaction. En cernant mieux les concepts, on est plus en mesure de les circonscrire, de les assimiler, de les situer dans un système conceptuel et ainsi de dégager un panorama plus clair, voire plus complet, du domaine étudié. Le rédacteur est amené à faire des choix : domaine(s), définisseur initial, structure, caractères, éléments nécessaires pour éviter des ambiguïtés. Les observations dans le texte sont en gras, les références sont surlignées en jaune.

ANGLAIS

Définitions “officielles”

La définition par compréhension, d’après Robert Vézina, situe un concept dans une classe d’objets puis le distingue des concepts connexes. Cela rejoint la définition conceptuelle d’après Louise Larivière, qui consiste à ajouter à la base les traits essentiels du concept. On les retrouve dans les définitions ci-dessous. Le rédacteur vise en effet le rattachement d’une notion à une autre et les relations entre les unités.

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Notes explicatives

Ici, on entre plus dans le détail avec l’approche et les hypothèses des chercheurs, les principales manifestations des troubles autistiques. On distingue en effet les caractères essentiels des caractères qui apportent un complément d’information. L’analyse d’un concept doit aussi porter sur chaque caractère essentiel et tenir compte des concepts connexes. Il s’agit dans ce sujet de tenir compte de la variété de symptômes et de caractéristiques chez les personnes concernées.

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Notes linguistiques

Une note linguistique peut s’avérer nécessaire à la délimitation des concepts et l’établissement de leurs relations dans le système conceptuel. Ainsi l’équivalence entre le terme et la définition pourra par la suite permettre de remplacer théoriquement l’un par l’autre uniquement, et sans risque de confusion. Le remplacement du terme en contexte par la définition ne devrait pas non plus engendrer de rupture syntaxique.

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FRANÇAIS

Définitions officielles

Quel que soit le concept à définir à des fins de recherche, la définition doit être claire, brève et exempte d’ambiguïtés. Au moment de choisir un incluant – qui fournit une information catégorisante (cf. Selja Seppälä) – et les caractères pour distinguer un concept des autres, il faut tenir compte de ceux qui ont été attribués (ou doivent être attribués) aux concepts connexes. Le choix des caractères peut aussi être influencé par les groupes auxquels s’adresse cette définition. Si en français, on trouve des définitions qui ne figurent pas dans le corpus anglais, elles peuvent toujours compléter les informations recueillies par le linguiste sur le terrain. Les définitions ci-dessous, qui traitent du langage et non de l’autisme, en sont un exemple :

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Il arrive quelque fois que le linguiste doive distinguer plusieurs ordres d’idées selon les classifications :

Classifications TED selon la FFP (Fédération Française de Psychiatrie) (texte 2)

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Notes explicatives

En décrivant un concept dans ce qu’il a d’abstrait et d’universel, le rédacteur cherche à conserver sa neutralité et son objectivité. En faisant le point sur l’état de la recherche en la matière, le rédacteur cite des auteurs célèbres, notamment anglo-saxons, à titre de référence.

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Notes linguistiques

Comme dans les exemples en anglais, il est important d’insister sur le sens de termes ou d’autres mots importants pouvant entraîner un flou conceptuel dans le domaine traité. Le sens du langage doit être bien explicité, car toutes ses composantes sont affectées quand on présente des troubles autistiques :

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Après avoir étudié les définitions des termes issus de textes anglophones et francophones, il est intéressant de se pencher sur la variation synonymique dans les chaînes lexicales, entre plusieurs textes ou même au sein d’un même texte. Comme dit précédemment, les anglo-saxons sont plus avancés dans le domaine et nous nous attendons donc à ce que l’approche anglophone diffère de l’approche francophone. Nous nous attendons à observer des variations synonymiques en diachronie, des néologismes concurrents, des termes nouveaux et parfois francisés. L’utilisation de Antconc, logiciel qui nous donne le nombre d’occurrences des termes, a permis de remarquer certains phénomènes de variation intéressants.


Variation synonymique

ANGLAIS

La variation synonymique est nettement moins forte en anglais. Nous nous attendons à observer moins de variations cognitives, les anglo-saxons étant plus avancés dans le domaine de l’autisme, mais également moins de variations discursives.

Variation cognitive

Tous les textes anglais, mis à part le 5, font apparaître différentes façons de désigner le syndrome d’Asperger.

Tout d’abord, la première différence de désignation réside dans le choix de « Aspergers » ou de « Asperger ». Le premier mot est légèrement plus présent que le deuxième (63 occurrences contre 58). Le pluriel met plus l’accent sur les personnes ayant ce trouble, et non sur le scientifique Hans Asperger qui l’a découvert. Cela s’explique par le fait que la perception du syndrome d’Asperger est en train de changer dans le monde anglo-saxon ; la cohabitation du singulier et du pluriel dans les textes 1, 2, 3, 4 et 6 montre qu’il y a variation de circonstance, puisqu’un terme « ancien » cohabite avec un « nouveau », plus soucieux des personnes ayant le trouble.

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Ensuite, la deuxième différence de désignation réside dans le choix de « syndrome » ou de « disorder ». Les anglo-saxons considèrent de plus en plus le syndrome d’Asperger comme une différence et non comme un handicap ; le mot « disorder » ayant plus la connotation de « handicap », il n’est pas étonnant d’observer qu’il n’est utilisé qu’à 24 reprises dans les textes 1 et 2, au profit de « syndrome » (à 98 reprises dans les textes 1, 2, 3, 4, 5, 6), terme moins connoté.

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Variation fonctionnelle

Pour reprendre l’exemple précédent lié au syndrome d’Asperger, on remarque qu’il y a une évolution du niveau de précision des termes dans les textes.

En effet, le texte 1 mentionne diverses expressions développées et sans sigles, puis « Aspergers syndrome (AS) », « AS syndrome » puis uniquement le sigle « AS ». Le texte 3 mentionne diverses expressions développées et sans sigle, puis « Asperger syndrome (AS) », puis uniquement les initiales « AS ». Les textes 2 et 6 mentionnent diverses expressions développées et sans sigle, puis uniquement le sigle « AS ». Il semble donc bien que les auteurs des textes 1, 2, 3 et 6 ont voulu s’adapter à la compréhension de leurs lecteurs, qui ne sont pas forcément spécialistes confirmés en neurologie.

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FRANÇAIS

La variation synonymique est forte en français. Tous les textes étant de la même époque, on peut observer son rôle en diachronie.

Variation interlinguistique

P. Dury qualifie la cohabitation d’un terme anglais et d’un terme français de variation interlinguistique. Les scientifiques français étant moins avancés que les anglo-saxons dans le domaine de l’autisme, on peut qualifier cette variation synonymique de « variation de circonstance ». En effet, P. Dury rappelle dans La variation synonymique dans la terminologie de l’énergie : approches synchronique et diachronique, deux études de cas, qu’au 18esiècle, lorsque le lexique du pétrole était en train de se constituer, « bitumen » était considéré comme un parfait synonyme de « pétrole », alors qu’il désigne aujourd’hui plutôt une substance minérale utilisée comme revêtement des chaussées. Aujourd’hui, on peut considérer que le lexique du monde de l’autisme est en train de se mettre en place, ce qui explique le foisonnement de termes et leurs origines linguistiques différentes. Ainsi, le sigle anglais « SLI », qui signifie « Specific Language Impairment », est mentionné dans le texte 3 comme sigle de « troubles spécifiques du langage ». Dans le texte 2, le sigle anglais « SLI » et les sigles français « TSL » et « TDSL » cohabitent (voir tableau 1).

Nous assistons également à une variation interlinguistique dans le texte 5, puisque cohabitent un terme anglais et son homologue francisé. Le terme francisé est cependant utilisé dans tous les autres textes.

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Cependant, le lexique français de l’autisme a déjà dépassé le stade de la variation interlinguistique, puisque le mot anglais « fluent » est devenu une collocation habituelle du mot français « langage ».

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Variation cognitive

Il n’existe pas d’expression consacrée pour désigner le spectre haut de l’autisme. Les différences de signes de ponctuation sont preuve d’une différence de conceptualisation entre les auteurs des textes 2, 3 et 8 (variation cognitive).

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Il en est de même pour l’autisme infantile, qui peut être aussi désigné par « autisme typique ». On remarque que les textes utilisent des dénominations différentes.

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Variation discursive

Pour développer l’exemple précédent concernant l’autisme infantile, aussi appelé « autisme typique » et « autisme de Kanner », on assiste à une variation discursive au sein du texte 6, puisqu’on y trouve des manières différentes de désigner le même syndrome.

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Variations discursive et fonctionnelle

Concernant les troubles envahissants du développement non spécifiés, l’attitude de l’auteur du texte 8, qui a d’abord écrit l’expression développée « troubles envahissants du développement non spécifié » puis « TED non spécifié », peut répondre à la définition de deux catégories de variations synonymiques. La première catégorie est la discursive, puisque l’auteur a choisi de ne pas se répéter, conformément au principe d’économie de la langue, cher au français. La deuxième catégorie est la variation fonctionnelle, puisque l’auteur semble avoir voulu s’adapter au niveau de spécialisation des lecteurs en présentant d’abord l’expression développée. En effet, tous les lecteurs ne sont pas forcément du même niveau de spécialisation en neurologie.

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On peut tirer des conclusions similaires des choix d’écriture de l’auteur du texte 2 concernant le terme « syndrome sémantico-pragmatique ». En effet, il écrit « Syndrome Sémantico-Pragmatique », puis « Syndrome Sémantico Pragmatique (SSP) » pour

apporter des précisions, et enfin change de dénomination et enlève les majuscules pour

« syndrome sémantique-pragmatique ». L’auteur peut donc avoir fait ces choix d’écriture dans le but de ne pas se répéter (variation discursive) ou dans le but de rappeler le sigle

« SSP » à ses lecteurs (variation fonctionnelle).

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Même lorsqu’elle se déroule en synchronie, la variation synonymique ne peut être évitée, en particulier en français où la variation de circonstance est reine, le domaine de l’autisme commençant tout juste à être exploré par les scientifiques. Le domaine de l’autisme étant relativement nouveau pour les spécialistes, nous observons de très nombreuses variations cognitives entre les textes, ainsi que des cas de variation interlinguistique, c’est-à-dire de cohabitation d’un terme francisé avec un terme emprunté directement à la langue anglaise.

On observe, en anglais et en français, des variations fonctionnelles (tenant aux précisions que les spécialistes tiennent à donner pour leurs lecteurs qui, peut-être, n’en savent pas autant ou ne sont pas à jour dans le domaine de l’autisme). Les auteurs, aussi bien anglophones que francophones, ont le souci de se faire comprendre par leur public.

Il existe bien, comme nous l’avions posé en hypothèse, des termes tantôt francisés, tantôt utilisés directement en anglais (variation interlinguistique), des termes concurrents en français (variation fonctionnelle), parfois en raison de confusions entre certains concepts (variation cognitive), parfois en raison du principe d’économie de la langue (variation discursive). L’anglais étant beaucoup plus concis et moins confus, à un terme anglais peut être associé plusieurs « équivalents » français.

Tous ces éléments de variation synonymique devront être pris en compte par le terminologue afin de faciliter la compréhension entre spécialistes, mais aussi entre spécialiste et non-spécialistes.


Mise en discours

Fondamentalement, tout linguiste, quel que soit son domaine d’intérêt, vise à identifier des régularités de fonctionnement qui soient reproductibles, enseignables, voire prédictives. Mais cette recherche de régularités se décline différemment selon les approches et de nombreuses caractéristiques opposent sémantique de corpus (dans laquelle nous englobons la sémantique textuelle) et sémantique introspective.

Selon Anne Condamines, il existe une situation de production des textes et une interprétation de ces textes, à différencier. On distingue également genre textuel et genre interprétatif pour regrouper et catégoriser les situations.

Le genre textuel influence le fonctionnement des marqueurs de relations conceptuelles (par exemple, la prépositionavecpour repérer une relation métonymique). Il peut être vu sous trois points de vue descriptif, prédictif et explicatif :

descriptif, car il apparaît souvent qu’il y a une pertinence à décrire les régularités linguistiques en lien avec des situations extralinguistiques ;

prédictif, car les descriptions sont censées être suffisamment fiables pour pouvoir décider qu’une situation extralinguistique « similaire » va produire les mêmes phénomènes langagiers ;

explicatif, si l’on peut comprendre comment la situation et les phénomènes langagiers sont dépendants les uns des autres. Si cette compréhension est possible, il est évident que le pouvoir prédictif s’en trouve accru.

Différentes expressions sont employées pour une même idée, par exemple « intérêts restreints » et « répertoire restreint d'intérêts ». Dans notre corpus, nous avons trouvé que, selon les textes, c’était l’expression « compréhension du langage » ou l’expression

« compréhension langagière » qui étaient utilisées pour désigner les même aptitudes. L’expression « compréhension du langage » est plus utilisée (11 occurrences, contre 7 seulement pour « compréhension langagière »). Cependant, nous remarquons aussi que le texte 3 fait apparaître ces deux expressions.

Il est intéressant de constater que, si « compréhension du langage » est plus souvent utilisé pour désigner une aptitude altérée chez les personnes ayant de l’autisme, le terme

« compréhension langagière » reste utilisé. Le texte 3 utilise ces deux expressions à plusieurs reprises, illustrant le principe d’économie de la langue et de non-répétition si cher à la langue française. Pour relier cela à la partie précédente, il s’agit d’une variation discursive.

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Pour la sémantique introspective, l’objet d’étude est majoritairement la phrase ou/et le mot, qu’il soit grammatical ou lexical. La sémantique lexicale est particulièrement représentative de cette approche qui s’interroge sur le sens des mots et les phénomènes de relations sémantiques entre les mots en langue, c’est-à-dire dans le système (synonymie, polysémie,…). La sémantique de corpus considère que son objet d’étude est le texte. Parfois, seulement le texte en tant que tel, sans interroger sa position par rapport aux autres textes (cela concerne certaines formes d’analyse de discours, d’analyse littéraire, d’ethnolinguistique), parfois avec ce type d’interrogation.

La prise en compte de la situation extralinguistique joue un rôle majeur : les textes qui sont rassemblés doivent avoir été produits dans des situations similaires. Dans le cadre d'une étude menée sur le syndrome d'Asperger, il convient de souligner le caractère littéral de l'interprétation des expressions chez les personnes ayant le syndrome. On parle de langage et communication sociale à l'épreuve de la métaphore, car l'interprétation littérale ne permet pas forcément de comprendre métaphores ou second degré. Un enfant développe une notion du langage entre le cinquième et le sixième mois dans une interaction avec l'environnement maternant, puis ses premiers mots apparaissent après le douzième mois ; ce n'est qu'à partir de ce stade qu'on peut déceler d'éventuels troubles langagiers. Environ 5% des enfants de cinq ans ont des troubles du langage. Comme le souligne Laurence Beaud dans Sur la littéralité autistique : Langage et communication sociale à l’épreuve de la métaphore (texte 8 de notre corpus), les enfants autistes ont tendance à prendre les choses de façon littérale :

« Au cours d'une leçon de lecture, une éducatrice demande ce qu'il y a “derrière” le o dans la syllabe « oi », l'enfant retourne la feuille. »

« "Colle ton manteau quelque part”, l'enfant va chercher de la colle. »

« “She cries her eyes out”, l'enfant regarde avec angoisse les yeux qui pourraient être tombés sur le sol. »

On constate que la construction du sens est bien trop souvent considérée du seul point de vue du locuteur ou du rédacteur. Mais celui qui reçoit ou utilise la parole, interlocuteur reconnu comme tel ou autre type d’interprète, est également impliqué dans un processus de construction du sens. Ainsi, la situation d’interprétation, tout comme la situation de production, relève d’un processus d’élaboration sémantique. S’il en va ainsi, le même type de questionnement se pose pour la situation d’interprétation que pour la situation de production : comment le processus sémantique peut-il être à la fois individuel et collectif ?

On peut souligner d'autre part l'importance dans ce constat en évoquant An empirical investigation of verbal and nonverbal skills chez les personnes ayant le syndrome d'Asperger. En effet, le langage est la « fonction qui permet d'exprimer et de percevoir des états affectifs, des concepts, des idées au moyen de signes. »

L’analyse sémantique ou même l’attribution d’un sens relève toujours d’une construction, c’est-à-dire d’une interprétation. Cela signifie qu’il y a une dimension de variation qui peut être importante en analyse sémantique. Le rôle du linguiste est alors de décrire, d’expliquer voire de prédire cette variation. Dès que les études sont faites à partir d’attestations réelles, elles doivent prendre en compte le fait que la situation dans laquelle les discours sont produits ne peut pas d’emblée être neutralisée. C’est un résultat de l’étude que de voir comment le contexte extralinguistique peut être ou non négligé dans la description. L’introspection est toujours présente, quelle que soit l’approche mise en œuvre ; qu’il s’agisse de catégoriser des situations ou des mots, l’intuition linguistique est toujours mobilisée, au tout début des études, quitte à ce que cette catégorisation soit ensuite remise en question. Le recours à la compétence de locuteur est elle aussi présente quel que soit le mode d’approche choisi : même dans le cas où les données étudiées ne sont pas produites par le linguiste, il est évident qu’il met en œuvre une compétence de locuteur qui intervient dans l’interprétation des données.

Le fait que la demande d’analyse de textes, en particulier de la part d’organismes producteurs, soit très pressante, ne doit pas effrayer les sémanticiens. En effet, cette demande peut permettre de poser des questions nouvelles qui ouvrent des perspectives inédites. C’est tout du moins le cas lorsque les analyses menées s’inscrivent dans une perspective de généralisation des résultats. La différence traditionnelle entre sémantique théorique et sémantique appliquée perd alors beaucoup de sa pertinence pour laisser la place à une sémantique située. Cette façon de voir peut permettre de comprendre comment se met en place l’interprétation sémantique et d’évaluer les possibilités de généraliser les modes d’interprétations.

Les traductions réalisées à l'aide d’un corpus monolingue écrit par des natifs dans un sujet prédéfini pour des traducteurs vers leur langue maternelle corpus sont généralement de meilleure qualité en ce qui a trait à la compréhension du domaine, à la sélection des termes et à l'utilisation d'expressions idiomatiques. Cela serait sans doute plus utile que d'autres ressources, comme le dictionnaire unilingue, car cette traduction permet une bonne compréhension du sujet et permet d'éviter les erreurs de langage. Les textes doivent être spécialisés, pas forcément trop techniques.

La variété de termes et de locutions employés atteste des possibilités du langage pour une traduction ou une rédaction future à ce sujet. Tous les éléments de nomination sont regroupés en un ensemble panlinguistique, ensemble de traits communs appelé aussi « archi-concept » (Thoiron). On appelle les caractéristiques « traits conceptuels », subdivisions de l'archi-concept. L'archi-concept est uniquement sur le plan cognitif, or Pascale Planche et Eric Lemmonier se posent la question de la différenciation des profils cognitifs chez les enfants ayant le syndrome d'Asperger, et par conséquent également des différences de sèmes (maladresses motrices, QI verbal et de la performance, entre autres). L'approche multilingue pourrait aboutir à une conceptologie non tributaire d'une langue et cela présenterait un intérêt dans le cadre des études cognitives. On améliorerait ainsi la maîtrise d'un concept ; l’étude comparative des processus dans différentes langues et la taxonomie multilingue représentent l’intérêt de la comparaison multilingue.

En ce qui concerne l'archi-concept, pensons notamment aux troubles du spectre autistique (TSA), regroupant les différentes formes d'autisme : syndrome d’Asperger (SA), autisme de haut niveau (AHN), autisme de type Kanner, pour en citer quelques-unes.

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Conclusion

Cette note de recherche terminologique montre à quel point un corpus comparable s’avère utile au linguiste dans le rendu d’un discours spécialisé sur un sujet scientifique comme l’autisme. Il permet non seulement de déceler le contenu définitoire sur tous les plans, les particularités de langage et les concepts propres à chaque langue, mais aussi de regrouper toutes les connaissances possibles sur le sujet, afin d’éviter toute ambiguïté ou tout contresens dans le cadre d’une traduction à venir.

Le tout est de parvenir à distinguer les pathologies les unes des autres, à bien connaître la variation synonymique de certaines appellations et à rendre le discours du chercheur compréhensible pour le public visé. Tout professionnel impliqué dans le domaine de l’autisme doit en effet faire preuve de discernement pour bien comprendre le mode de fonctionnement des personnes concernées, auprès desquelles il travaille. Ce discernement repose évidemment sur la qualité de la production écrite.

C’est un travail de fond d’autant plus ardu et nécessaire que les pays francophones gagneraient à s’inspirer du modèle anglo-saxon en matière de recherche et d’intégration sociale. La mise en discours en français d’un texte en anglais sur le sujet doit en effet permettre une bonne compréhension du mode de fonctionnement des personnes avec autisme, une bonne diplomatie entre les acteurs et une bonne référence pour les mesures gouvernementales, médicales et éducatives entre autres.



Bibliographie

Éléments de recherche

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Anglais

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Français

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