Bulletin n° 10 - mai 2013

 


Gestion de la traduction : regards sur l'Afrique sub-saharienne du XXIe siècle

Jeannine Gerbault


RÉSUMÉ

Les contacts de langues ont toujours été importants en Afrique sub-saharienne. Au cours des dernières décennies, tandis que les politiques officielles de promotion de la diversité linguistique infléchissaient les tendances en faveur du respect des langues locales, mondialisation et développement ont modifié les contextes et le volume des échanges langagiers.

Cet article rend compte d'une enquête explorant la manière dont sont organisées et conduites les activités de traduction dans quelques pays d’Afrique sub-saharienne. Elle porte d'une part sur des faits relatifs aux politiques et aux pratiques de traduction, d'autre part, sur la perception des besoins en traduction, sur les attitudes vis-à-vis des politiques et pratiques en vigueur, sur les attentes, notamment pour ce qui est de la gestion des environnements numériques.

L'analyse des informations recueillies a permis de mieux connaître les contextes et les formes existantes de traduction, les initiatives et les plans dans des sociétés où langues locales et langues importées cohabitent de manière inégalement valorisée, ainsi que de mieux comprendre les contraintes qui s’exercent vis-à-vis de la traduction incluant des langues africaines.

Au-delà des spécificités des pays d'Afrique sub-saharienne, les données recueillies illustrent les modalités de la cohabitation linguistique dans les sociétés multilingues actuelles qui se veulent de plus en plus participatives.

ABSTRACT

Language contacts have always been important in sub-Saharan Africa. In recent decades, while official policies for the promotion of linguistic diversity initiated trends for the respect of local languages, development and globalization changed the contexts and the volume of communication.
This article reports on a survey exploring how translation activities are organized and conducted in a number of sub-Saharan African countries. It deals on the one hand with facts relating to translation policies and practices, and on the other hand with the perception of needs for translation, attitudes vis-à-vis existing policies and practices, expectations, particularly regarding the management of digital environments.

The analysis of the information gathered provides a better knowledge about the contexts and existing forms of translation activities, the initiatives and plans in societies where coexisting local and imported languages are unequally valued, and a better understanding of the constraints prevailing in translation for African languages.

Beyond the specificities of sub-Saharan African countries, the data illustrate the modalities of language coexistence in multilingual societies in an age of deliberate increasing participation.

MOTS-CLÉS/KEYWORDS

Afrique subsaharienne, enquête sociolinguistique, besoins en traduction, attitudes, environnements numériques
Subsaharan Africa, sociolinguistic survey, translation needs, attitudes, digital environments



Les contacts de langues ont toujours été importants en Afrique sub-saharienne, qui est l'une des régions les plus multilingues du monde. Depuis le début du XXIième siècle, les politiques officielles de promotion de la diversité linguistique [1] ont œuvrépour le respect des langues locales, en Afrique comme ailleurs, et tenté d'infléchir les tendances en leur faveur. Dans le même temps, le développement économique et la mondialisation ont fait évoluer les contextes et le volume des échanges langagiers, la pénétration progressive des outils numériques au XXIième siècle jouant un rôle important dans cette évolution.

Je m’intéresse depuis bien longtemps à la problématique du maintien de la diversité linguistique. Mes premiers travaux exploraient les facteurs entrant en jeu dans les décisions de politique linguistique vis-à-vis de la présence de différentes langues dans les systèmes éducatifs nationaux ou régionaux (Gerbault 1983), présence qui semble l'un des éléments déterminants pour assurer leur prestige et leur vitalité. Aujourd'hui, le développement de la technologie numérique et de ses applications a reconfiguré les interactions entre les facteurs intervenant dans le maintien de la diversité linguistique, et le cyberespace multilingue représente l'un des enjeux de cette problématique [2]. Et alors que l'utilisation des technologies de l'information et de la communication (TIC) – la Toile et la téléphonie mobile, essentiellement - redessine l'espace citoyen et politique, elle agit également sur la dynamique des langues africaines comme sur celle des langues partout dans le monde.

Les activités de traduction sont devenues extrêmement centrales dans les échanges langagiers des sociétés modernes. Elles sont partout un partenaire incontournable de la communication pour les acteurs privés et publics, et elles le sont aussi dans les contextes multilingues des pays d'Afrique sub-saharienne. Elles sont aussi, avec les nouveaux outils mis à la disposition des traducteurs, un auxiliaire capital pour le maintien de la diversité linguistique.

L'étude dont il est rendu compte ici porte sur la manière dont les activités de traduction sont organisées et conduites dans cette région du monde. Les questions suivantes ont été au centre de ma réflexion sur les politiques et stratégies liées aux pratiques de traduction en Afrique sub-saharienne :

– Dans quelle mesure les activités de traduction contribuent-elles aujourd’hui à la construction des échanges dans ces contextes multilingues ?

– Est-ce que les besoins de communication de plus en plus importants pour les objectifs de développement et de cohésion sociale qui s’affichent partout trouvent une réponse à travers de nouvelles stratégies de traduction ?

– Quel rôle joue la pénétration des outils numériques au XXIième siècle dans les scénarios ?

Il s'agit, en formulant ces questions, d’explorer les spécificités des contextes multilingues sous un nouvel angle, celui de la traduction. Très modestement, pour commencer à apporter des éléments de réponses aux questionnements ci-dessus, j’ai donc entrepris d'explorer cet aspect de la dynamique des langues en recueillant des informations ciblées dans quelques pays d’Afrique sub-saharienne, où, à l’exception de l’Éthiopie, le français est langue officielle, généralement seul, ou avec l’anglais, comme au Cameroun, ou avec d’autres langues d’Afrique, comme en République Centrafricaine ou à Madagascar. Ce recueil d'informations avait pour objectif de permettre de mieux connaître les conditions et les formes existantes de traduction, les initiatives et les plans dans des pays où les langues locales, souvent très nombreuses, et les langues importées cohabitent de manière inégalement valorisée, où la majorité des citoyens ne maitrise pas la langue officielle importée, et où, par conséquent, la traduction est essentielle aux échanges – et garantie de la compréhension mutuelle.

Cet article présente donc les résultats d'une petite enquête qui a été menée sur la gestion de la traduction en Afrique sub-saharienne, en explorant plus spécifiquement la traduction en langues africaines. Les données ont été recueillies au moyen d’un questionnaire qui a été administré à distance entre novembre 2011 et janvier 2012.

1. L'enquête

1.1. Le questionnaire

Un questionnaire a été élaboré pour recueillir des informations sur la manière dont les activités de traduction sont organisées et conduites dans les pays concernés, dont la liste est donnée dans la section suivante. Ce questionnaire était composé de deux parties. Les questions étaient de type fermé : cases à cocher pour les réponses OUI, NON, ne sais pas ; les répondants avaient aussi la possibilité de donner des compléments d’information et d'ajouter des commentaires, ce que beaucoup ont fait.

L'objectif de la première partie du questionnaire était de recueillir des informations factuelles (une sorte d'état des lieux : Les activités de traduction dans votre pays) ; la deuxième partie visait à recueillir des informations non factuelles, des opinions, (attitudes, souhaits…) à propos des pratiques et des politiques existantes.

Comme indiqué plus haut, le format du questionnaire offrait la possibilité de répondre Je ne sais pas à une question. En effet, l’ignorance des répondants, s'agissant des pratiques ou des politiques relatives à la traduction, pouvait être révélatrice du manque de visibilité de ce volet de la gestion du multilinguisme.

Les questions portaient donc d'une part sur des faits relatifs à la mise en place de politiques et aux pratiques de traduction :

– existence d'équipes de traducteurs dans le pays ;

– formation des traducteurs ;

– politiques et pratiques de traduction dans les administrations, les services, le commerce… (et dans les environnements numériques correspondants, mobiles ou non – e-gouvernement, e-santé, en particulier) ;

– initiatives privées de traduction ;

– utilisation d'environnements numériques localisés.

Dans la deuxième partie du questionnaire, les questions interrogeaient sur la perception des besoins spécifiques en traduction, sur les souhaits et attentes des citoyens, sur les attitudes vis-à-vis des politiques et des pratiques de traduction en vigueur, notamment pour ce qui est de la gestion des environnements numériques.

En tête du questionnaire se trouvait un petit texte d'information à propos de ses objectifs et indiquant comment le remplir et le retourner. À la fin du questionnaire une courte section visait à recueillir quelques éléments d'identification des répondants, à qui été donné le choix de rester anonymes ou non.

Un exemplaire du questionnaire figure en Annexe.

1.2. Le terrain

Les données ont été recueillies dans dix pays d'Afrique sub-saharienne (Bénin, Cameroun, Congo Kinshasa, Côte-d’Ivoire, Éthiopie, Gabon, Niger, République Centrafricaine, Sénégal, Tchad), et Madagascar.

La grande majorité des personnes qui ont accepté de se prêter à l’enquête ont rempli le questionnaire sous forme électronique. Pour quelques autres personnes, sans accès facile à un ordinateur et/ou au courrier électronique, les réponses ont été données en utilisant la version papier du questionnaire, qui a ensuite été scannée et envoyée par des tiers équipés d'un ordinateur et d'une connexion Internet. L’envoi et le retour des questionnaires se sont faits par voie électronique.

1.3. Les personnes interrogées

Les répondants ont été contactés à travers mon réseau de collègues linguistes et de relations personnelles [3], avec mission de diffuser le questionnaire autour d’eux. Il n’y avait pas de profil type pour ces répondants. Il était au contraire souhaitable que les membres de la société civile sollicités exercent des activités dans des domaines divers, de façon à ce que les réponses puissent s'appuyer sur des perspectives et des terrains d'action différents.

Un peu plus de la moitié d’entre eux étaient des spécialistes de langues, un petit nombre des traducteurs professionnels. Cette qualification de 'traducteur professionnel' est cependant à moduler, et la question de la professionnalisation de la traduction en Afrique sub-saharienne sera évoquée un peu plus loin. Quelques-uns des répondants étaient des étudiants, des médecins, des travailleurs sociaux. Dans quelques cas, les répondants étaient temporairement hors de leur pays (étudiants, stagiaires) au moment où ils ont répondu au questionnaire.

La collaboration bienveillante de directeurs et membres d’Instituts de Linguistique, qui abritent souvent les services de traduction, a été précieuse, de même que l’initiative prise au Cameroun d’une séance de travail où les réponses de collègues ont été mises en commun.

La moitié des répondants étaient âgés de moins de 50 ans.

1.4. La démarche adoptée

L'ambition de cette petite enquête n'était pas de recueillir des centaines de réponses, mais bien plutôt des informations étoffées et de sources diverses, pour permettre d'orienter des recherches futures.

Une cinquantaine de questionnaires ont été analysés. Les réponses ont été comptabilisées, ce qui a permis de donner une image des tendances pour chaque item, mais, étant donné le petit nombre de questionnaires traités, l’absence de catégorisation fine des répondants, ainsi que la collégialité des réponses pour certains questionnaires, il n'était pas envisageable de faire d’analyse statistique.

L'analyse des réponses recueillies apporte donc en premier lieu des éléments d’information sur la traduction comme secteur d’activité, et, en second lieu, elle reflète des tendances concernant les attitudes, les représentations et les attentes dans les onze pays où le questionnaire a été administré.

2. Les résultats

2.1 Informations factuelles

2.1.1. Equipes de traducteurs et formation

Tout d’abord, s’agissant de la formation et des ressources humaines : dans la grande majorité des pays il n’y a pas d’école de formation de traducteurs. Ceux-ci ont été ou sont parfois formés en France, au Canada ou en Suisse. Madagascar, qui constitue un cas un peu à part parmi ces pays, on le verra, possède une école de traduction à Antanarivo.

Les Centres de Linguistique ont le plus souvent des structures dédiées à la traduction, avec, ou plus souvent sans, formation propre, généralement ponctuelle. On note par exemple, dans le CELTA (Centre de Linguistique Théorique et Appliquée) de Kinshasa ( ex- Zaïre, aujourd'hui République Démocratique du Congo), la création en 1982 du Bureau Zaïrois de la Traduction. Une association comme la SIL (Société Internationale de Linguistique), qui est implantée auprès des Centres de Linguistique dans plusieurs pays, dispense des formations ponctuelles, plus ou moins formelles. Les linguistes s’organisent parfois eux-mêmes entre collègues en associations pour la traduction, comme au Sénégal, ou comme en République Centrafricaine, où l’Institut de Linguistique Appliquée a un département spécifique pour la traduction du français vers le sango (langue officielle du pays avec le français).

Les techniques de base de la traduction sont enseignées de manière optionnelle dans les départements de langues des universités, comme au Tchad, par exemple, où c’est le département d’anglais qui assure ces cours. Au Cameroun, un diplôme de Master Professionnel en traduction est à venir.

2.1.2. Les langues concernées par la traduction

L’éventail des langues concernées par les activités de traduction est large. Du côté des langues non africaines, il s’agit de traduction de et vers le français, l’anglais, l’espagnol, l’allemand, le chinois, le russe. Le poids relatif de chacune de ces langues a varié selon les époques et les accords économiques et politiques du moment. Du côté des langues africaines, les langues transfrontalières sont particulièrement visées par les travaux de traduction dans les régions du Niger et du Tchad, ainsi que de la Centrafrique : il s'agit des langues nationales et régionales de ces pays – sara, kera, tupuri (Tchad) ; hausa, fulfulde, kanuri, arabe (Niger). Quant au malgache, il a un statut à part en raison de sa relation sociopolitique particulière avec le français. En effet, la politique de malgachisation de la deuxième moitié du XXième siècle à Madagascar n'a pas eu d'équivalent dans les pays d'Afrique subsaharienne continentale.

Il y a peu de recherche en traductologie, ce qui peut s'expliquer par l'absence relative de structures dédiées : on peut citer pour rare exemple le cas d'un chercheur tchadien (Tong-Pa, 2008) travaillant actuellement sur les problèmes de traduction liés à la structure du discours en langue kera.

2.1.3. La mise en place de politiques et les initiatives de traduction

Les répondants ne font état de politique explicite de traduction de ou vers les langues africaines que dans trois pays (Madagascar, Tchad, République Centrafricaine). Au Tchad, il existe un service de traduction au Ministère des Affaires Étrangères – service qui concerne essentiellement des langues non africaines -, tout comme à la Présidence de la République – service qui concerne des langues africaines, à des fins de sensibilisation et d'information. À Madagascar, où les politiques linguistiques favorisant la malgachisation ont fait de la traduction un élément incontournable de la vie quotidienne, de même qu'il y a formation des traducteurs sur place, il y a aussi de grands volumes de traduction du français vers le malgache. À une certaine époque il y a même eu traduction en trois langues, puisque l’anglais était partie prenante du paysage linguistique malgache. Au Gabon, en revanche, toute politique de traduction semble inconnue du grand public.

Les trois-quarts des répondants ont déclaré être eux-mêmes fréquemment amenés à traduire d’une langue non africaine vers un langue africaine : demandes ponctuelles concernant des documents portant sur la santé ou l’hygiène, articles de journaux, documents de vulgarisation technique, politique, commerce, et la Bible, dont on continue de produire des traductions dans un grand nombre de langues (par exemple, en République Centrafricaine, du sango, langue officielle, vers le gbaya, importante langue régionale).

Ces activités de traduction à la demande tiennent parfois lieu de formation sur le tas, formation qui absorbe souvent le déficit de formation initiale. Il faut ajouter qu’à Madagascar, où l'hétérogénéité linguistique est d'un type particulier en raison des caractéristiques propres de son immigration extra-africaine, des traductions sont aussi demandées pour des personnes qui ne comprennent pas le malgache.

Quant à la source de ces initiatives, les réponses au questionnaire indiquent que ce ne sont pas les demandes du gouvernement qui viennent en première position, mais celles des associations et des entreprises. Le clergé est par ailleurs partout l’initiateur principal historique des traductions des langues européennes vers les langues africaines.

Les réponses au questionnaire indiquent également qu'il existe parfois des écarts entre décisions de traduction et pratiques réelles : une déclaration d’intention de traduction peut ne pas être appliquée, ou bien ne pas être exécutée, parfois par manque de traducteur. Les traductions peuvent ne pas être utilisées par les commanditaires ; dans certains autres cas, elles sont parfois distribuées seulement dans les grandes villes (selon les informations fournies par les répondants, ces derniers cas concernent par exemple des documents relatifs au sida ou au code électoral).

Il semble donc que dans les faits, dans la plupart des pays, les initiatives de traduction soient réalisées au coup par coup pour un certain nombre de secteurs d’activité. Au Niger, par exemple, il existe un comité d’éthique pour la vérification des traductions pour les travaux de recherche sur la santé, mais en dehors de ce secteur, les initiatives de traduction se réalisent de manière informelle, comme à la radio, à la télévision, ou pour la publicité. Pourtant, nombreux sont les secteurs d’activité où il y a effectivement traduction en langues africaines : outre la religion, les médias et la santé, il y a la formation des adultes, l’éducation des enfants à l’école, la vie juridique, l’agriculture, la vie politique.

Dans pratiquement tous les pays concernés par cette enquête, deux tendances apparaissent : 1) la traduction pour l’information des parents des enfants scolarisés est à la traine par rapport aux autres secteurs d'activité – peut-être cette information parvient-elle-être à se faire sans recours à la traduction ; et 2) le petit commerce semble avoir moins besoin de recourir à des textes en langues importées, et donc avoir moins besoin de traduction.

Très clairement, les réponses sont partagées quand il s’agit de dire s’il y a plus de traduction en zones urbaines ou dans les villages. Les besoins semblent énormes dans les deux milieux. Cependant, les faibles degrés de littéracie non seulement dans les zones rurales, mais aussi dans les zones urbaines, ont pour conséquence un impact très limité de ce qui est traduit.

Enfin, ce n’est en général pas l’État qui consacre le plus de ressources financières ou humaines à la traduction, mais plutôt les Églises, les ONG, et des partenaires extérieurs (en général occidentaux).

2.1.4. L'utilisation d'environnements numériques localisés

Les outils numériques ne sont toujours pas globalement localisés, avec l'exception de Madagascar, où les opérateurs proposent aussi maintenant le malgache dans les options Langue des téléphones mobiles. Les efforts concernant le wolof, langue nationale principale du Sénégal, ont enfin abouti à la mise à disposition officielle de Windows dans cette langue à l’été 2011. Le travail de traduction et de localisation est réel, cependant on peut s'interroger sur la disponibilité effective de l'interface et sur son adoption éventuelle. Les problèmes sont énormes, et les défis et enjeux le sont aussi (on peut lire à ce sujet Osborn 2011).

Les logiciels utilisés par les répondants sont donc très majoritairement en français ou en anglais, et dans des langues non africaines dans les autres cas.

2.2. Les attitudes, les perceptions et les attentes

Le deuxième volet du questionnaire interrogeait sur les perceptions, les attentes et les souhaits vis-à-vis de la traduction.

Les réponses indiquent que les citoyens de ces pays ont effectivement des attentes et des souhaits en ce qui concerne la traduction en langues africaines, et même qu'ils perçoivent des besoins spécifiques dans ce domaine. Ces besoins sont ressentis dans pratiquement tous les secteurs d’activité, hormis le petit commerce, qui se trouve moins concerné, comme cela a été souligné. Les répondants font état de besoins particulièrement importants à combler : ils pensent qu’il devrait y avoir davantage de traduction pour les manuels scolaires, la formation des adultes, les directives de santé, la justice et le droit. Ces secteurs d'activité sont les plus souvent nommés, mais n'excluent pas les autres.

Pour les personnes interrogées, la traduction vers les langues locales est, à une absolue majorité, une condition nécessaire pour la sauvegarde et la promotion de leurs cultures, pour la participation des citoyens à la vie du pays, pour pouvoir échanger expérience et techniques, et pour faciliter la vie quotidienne, surtout en ville mais aussi dans les villages, et pour permettre une meilleure information, demande réelle de tous les citoyens. Les répondants estiment par ailleurs que les décideurs devraient favoriser davantage les pratiques de traduction.

La plupart des répondants pensent que les ordinateurs et la téléphonie mobile seraient plus accessibles s’il y avait localisation, et ils sont en masse favorables à la multiplication des sites multilingues ou traduits / localisés. Ce constat mérite cependant d'être qualifié, et les informations recueillies dans cette partie du questionnaire l'ont confirmé : d'abord, tout autant que les langues, c’est la possibilité d’accès aux TIC (disponibilité d'un ordinateur, connexion Internet) qui constitue un facteur de blocage pour la majorité ; d'autre part, la plupart des personnes qui ont accès facilement au monde numérique ont également suffisamment de connaissances en langues non nationales pour en utiliser les outils non traduits.

Interrogés sur les acteurs du changement, la plupart des répondants estiment que tous les citoyens, dans leurs secteurs d’activité, peuvent contribuer à développer les politiques et stratégies de traduction, pas seulement les décideurs politiques ou les spécialistes.

Cependant, ils ont bien conscience des obstacles, qui ne sont pas seulement un manque de volonté politique. Ils font état d'un manque de ressources humaines et financières, et à ce manque s’ajoute la maîtrise limitée de l’écrit par de nombreuses personnes dans tous ces pays. Il faut non seulement continuer à travailler à l'écriture des langues africaines, ce qui est une entreprise de longue haleine, mais les répondants ont pleine conscience aussi de la nécessité de développer la littéracie pour que les textes traduits soient utilisables et utilisés.

Cette anecdote rapportée par un répondant tchadien est éloquente : traducteur ayant achevé sa formation, il souhaitait se lancer rapidement dans le plus de traductions possibles pour développer l'information et la communication, mais il s’est rapidement rendu compte qu’un passage obligé pour que son travail soit efficace était l'alphabétisation des adultes, et il s'est donc attelé aussi à cette tâche parallèlement à ses travaux de traducteur.

3. Pour conclure : synthèse et éléments de réflexion

Les informations recueillies au cours de cette enquête d'envergure réduite n'ont pas pour objectif et ne permettent évidemment pas de décrire de manière exhaustive l'organisation des activités de traduction et la manière dont elles sont conduites dans les pays où cette enquête a été menée. Une recherche approfondie est nécessaire pour mieux documenter les pratiques et les actions, les besoins et les attentes. En outre, les caractéristiques sociolinguistiques et sociopolitiques propres à chaque pays ont pour effet de créer en chaque lieu des profils un peu différents pour les activités de traduction. Mais les faits, les opinions et les attentes présentés ici sont l'esquisse d'un tableau d'ensemble qui méritera d'être complété et précisé ; ils donnent des tendances et peut-être des pistes pour l’avenir de la traduction en Afrique sub-saharienne.

Dans quels secteurs d’activité la traduction se pratique-t-elle ? La traduction se pratique aux niveaux national, régional, local, à la fois dans les secteurs publics et privés.

Quels sont les besoins ? La majorité des citoyens de ces pays ne connaît pas le français, et c’est dans leur langue d’origine qu’ils peuvent accéder à la citoyenneté active. En outre, il y a aujourd’hui plus que jamais besoin de traduction dans les sociétés d'Afrique sub-saharienne, parce qu’elles sont désormais ouvertes à la mondialisation (commerce, économie, politique). La traduction y représente à la fois un ensemble d’enjeux sociaux et un levier pour la diversité linguistique.

Est-ce que les politiques publiques de communication s’appuient sur la traduction ? Oui et non : en effet, la communication par traduction se réalise souvent de manière non structurée : malgré les difficultés sur le terrain, la traduction est bien en principe un instrument clé des stratégies politiques et économiques, mais le volume des traductions informelles dépasse pratiquement partout celui des activités de traduction structurées. Un engagement réel vis-à-vis de la traduction passe par la mise en place de formations pérennes de traducteurs et par un investissement public plus centré sur les besoins langagiers réels.

Les environnements numériques et leurs ressources potentielles pour la traduction sont-ils une possibilité de mieux gérer le multilinguisme ? Dans ces contextes multilingues où les acteurs privés et publics sont amenés à s'appuyer de plus en plus sur les TIC, celles-ci ont bien le potentiel de mener à une nouvelle organisation des échanges langagiers qui inclurait les langues locales. Pour le moment, leur utilisation ne redessine pas encore l'espace citoyen. Malgré l’effervescence liée aux projets d'e-gouvernement ou d'e-santé, ou à la dynamique de l’Internet, ce qui se passe sur le terrain évolue très lentement. En effet, on peut dire que les activités de traduction n’ont pas encore été vraiment affectées par le développement des nouvelles technologies.

Ces informations et ces éléments d'analyse peuvent permettre de mieux comprendre les contraintes qui s’exercent vis-à-vis des pratiques de traduction incluant des langues africaines. Certes, la traduction peut sembler théoriquement centrale dans l’ensemble des politiques linguistiques de ces régions, comme elle l'est devenue en Europe. Mais il y a un ensemble d’interactions complexes qui gouvernent les (non) prises de décisions en matière de traduction. En particulier, pour qu’elle ne soit pas à l’usage d’un petit nombre (les lettrés), il ne faut pas perdre de vue la question sensible de la littéracie, qui, comme la recherche le montre depuis longtemps, ne peut vraiment progresser que dans les langues d’origine.

Quelles sont les configurations sociolinguistiques favorables pour l’épanouissement de politiques de traduction ? Comment les créer ? Peut-on faire aujourd'hui évoluer les pratiques en rendant ce qui est traduit accessible à tous, lettrés et non lettrés, c'est-à-dire en s'appuyant sur les nouveaux outils de communication non écrite qui utilisent des traductions orales ?

C’est à tous les acteurs concernés qu’il appartient d’intervenir à des niveaux qui soient pertinents pour le développement des pratiques de traduction dans l’espace privé et public, pour pouvoir répondre aux double défi de la mondialisation et de la participation. Au-delà des spécificités linguistiques et sociolinguistiques des pays d'Afrique sub-saharienne, les actions, les stratégies et les contraintes qui s'y manifestent dans le domaine de la traduction illustrent les problèmes et les solutions liés à la cohabitation linguistique dans les sociétés multilingues du XXIième siècle qui se veulent de plus en plus participatives.



REMERCIEMENTS

Je remercie de leur collaboration toutes les personnes qui ont accepté de collaborer à cette enquête, et à mes anciens collègues et étudiants africains en particulier. Mes remerciements spéciaux vont au professeur L.M. Essono (qui fait partie de l’équipe de rédaction de Thot), à Besba Tong-Pa, à M. Ibinga, et aux directeurs des Centres de Linguistique Appliquée qui m'ont apporté une aide précieuse.



RÉFÉRENCES

Gerbault, Jeannine (1983) : Societal Factors and Bilingual Education Policies. Thèse de doctorat non publiée. Los Angeles : Université de Californie.

Gerbault, Jeannine (2010) : Localisation, traduction et diversité linguistique en Afrique sub-saharienne : stratégies et perspectives. Meta. 55(4):817-844.

Osborn, Don (2011) : Les langues africaines à l'ère du numérique. Défis et opportunités de l'informatisation des langues autochtones. Montréal : Presses de l'Université Laval.

Tong-Pa Raoutouin, Besba(2008) : Le rôle de l’analyse du discours dans la traduction. Le cas de la langue kera. Projet de thèse, Université de Yaoundé, Cameroun.

UNESCO (2001) : Déclaration universelle sur la diversité culturelle. Adoptée par la 31e session de la Conférence générale de l'UNESCO, Paris, 2 novembre 2001.

UNESCO (2003) : Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. 32e session de la Conférence générale de l'UNESCO, Paris, 17 octobre 2003. MISC/2003/CLT/CH/14

UNESCO (2005). Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. 33e session de la Conférence générale de l'UNESCO, Paris, 20 octobre 2005.
consulté le 15 mai 2012. www.unesco.org/new/fr/culture/themes/endangered-languages/linguistic-diversity-in-unesco-normative-texts

Vannini, Laurent, Le Crosnier Hervé (2012) : Net.Lang, Réussir le cyberespace multilingue. Caen : C&F éditions. Disponible sur  http://net-lang.net



ANNEXE

A. La traduction comme secteur d'activité dans votre pays

1.

Formation et ressources humaines

OUI

NON

ne sais pas

Il existe une(des) école(s) de formation de traducteurs dans le pays

     

Il existe des équipes de traducteurs dans le pays

     

Les traducteurs sont formés à l'étranger

     

Si la réponse est OUI à l'une ou l'autre des propositions, pouvez-vous apporter des détails :

2.

Langues pour lesquelles des formations en traduction sont dispensées

- langues non africaines : nommez-les

 

- langues africaines : nommez-les

 

3.

Mise en place de politiques et initiatives de traduction

OUI

NON

ne sais pas

Il existe une politique explicite de traduction dans le pays

     

Les politiques et initiatives portent sur la traduction entre langues non africaines (français, anglais, espagnol, etc.)

     

Les politiques et initiatives portent sur la traduction entre langues non africaines et langues africaines

     

Les politiques et initiatives portent sur la traduction entre langues africaines de différents pays

     

Vous arrive-t-il personnellement de traduire d'une langue non africaine vers une langue africaine ?

Si OUI, dans quelles circonstances ?

     
 

Si la réponse est OUI à l'une ou l'autre des propositions, pouvez-vous apporter davantage d'informations :

4.

Qui décide des initiatives de traduction ?

OUI

NON

ne sais pas

le gouvernement

     

les administrations

     

les entreprises

     

les associations

     

autres : précisez :

Existe-t-il des écarts entre décisions de traduction et pratiques réelles ?

Si OUI, pouvez-vous illustrer votre réponse par 1 ou 2 exemples :

     
 

5.

Quelles ressources sont consacrées à la traduction de ou vers les langues locales dans ce pays ?

OUI

NON

ne sais pas

budget officiel de l'État

     

budget d'associations

     

autres ressources

     

Pouvez-vous apporter des détails :

6.

Utilisation des nouveaux outils numériques (ordinateurs, téléphones mobiles…)

OUI

NON

ne sais pas

Ils sont localisés, c'est-à-dire qu'on peut les utiliser dans une ou plusieurs langues locales (hors anglais ou FR)

     

Si OUI, pouvez-vous donner des informations sur ce qui est traduit ?

Si OUI, par qui sont-ils utilisés ?

- par la majorité des personnes

- plutôt par les personnes qui maitrisent moins bien une langue étrangère

 
     
     

Quelle est la langue des logiciels que vous utilisez personnellement ?

anglais

français

autre(s) langue(s) précisez

 
     
     
     

7.

Secteurs d'activité dans lesquels il y a traduction en langue(s) africaine(s)

OUI

NON

ne sais pas

vie politique (élections, information des citoyens…)

     

vie juridique

     

santé

     

commerce et entreprises (par ex. : instructions aux employés, communication avec les clients)

     

agriculture

     

éducation des enfants à l'école

     

information des parents au sujet de l'école de leurs enfants

     

formation des adultes

     

médias : – radio

                   - télévision

     
     

religion

     

autres : précisez

     

A votre avis, il y a plus de traduction :

- dans les zones urbaines

- dans les villages

 
     
     

Pouvez-vous apporter des détails ?

B. Attitudes et représentations

8.

Perceptions, souhaits, attentes

OUI

NON

ne sais pas

Pensez-vous que les citoyens de ce pays ont des souhaits et des attentes en ce qui concerne la traduction en langues africaines ?

     

A votre avis, est ce que les gens ont une perception de besoins spécifiques en traduction en langues locales ?

     

Si OUI, dans quels secteurs d'activité, compte tenu de votre expérience ? (cochez les cases correspondantes)

¨ vie quotidienne

¨ vie politique

¨ justice et droit

¨ santé

¨ commerce et entreprises

¨ agriculture

¨ éducation et formation

¨ outils numériques (ordinateurs, téléphones mobiles)

¨ information

¨ autres : précisez

Pensez-vous qu'il devrait y avoir davantage de traduction pour :

¨ les manuels scolaires

¨ la formation des adultes

¨ les directives de santé

¨ autres domaines (veuillez précisez)

A votre avis, la traduction de/vers/entre les langues africaines …

OUI

NON

ne sais pas

… est nécessaire pour la sauvegarde et la promotion des cultures

     

…facilite(rait) la participation des citoyens à la vie du pays

     

…leur donne(rait) la possibilité de mieux échanger expérience, savoirs et techniques

     

… facilite(rait) la vie quotidienne dans les villages

     

… facilite(rait) la vie dans les zones urbaines

     

9.

Traduction et information

OUI

NON

ne sais pas

La traduction de/vers/entre les langues africaines permet(trait) une meilleure information…

…sur ce qui se passe dans le monde et dans le pays

     

…sur les questions de santé

     

…pour les agriculteurs dans leur secteur d'activité

     

…pour les commerçants dans leur secteur d'activité

     

…sur les questions politiques, juridiques

     

…sur l'éducation des enfants et la formation des adultes

     

… autres : précisez

     

10.

Traduction et nouvelles technologies

OUI

NON

ne sais pas

 

S'il y avait des traductions de/vers/entre les langues africaines sur les ordinateurs et les téléphones mobiles…

…davantage de personnes pourraient utiliser un ordinateur

…davantage de personnes pourraient utiliser un téléphone mobile

 
       
       

A votre avis, est-ce que la présence de plus en plus grande des nouvelles technologies change les attitudes et les pratiques vis-à-vis de l'utilisation des langues africaines et non africaines ? (par ex.°: sites officiels du gouvernement, blogs, sites culturels …)

       

A votre avis, devrait-il y avoir davantage de sites multilingues (par ex.°: sites officiels du gouvernement, blogs, sites culturels …)

       

11.

Attitudes vis-à-vis des politiques et des pratiques de traduction

OUI

NON

ne sais pas

Les décideurs favorisent suffisamment de traduction en langues africaines

     

Les décideurs devraient favoriser davantage les pratiques de traduction

     

Souhaiteriez-vous que les environnements numériques soient traduits en langue(s) africaine(s) ?

     
       

12.

Les acteurs du changement

A votre avis, qui peut contribuer à améliorer les politiques et stratégies de traduction ? (cochez les cases correspondantes)

¨ les décideurs politiques

¨ les linguistes et les traducteurs

¨ les personnes intervenant dans leurs secteurs d'activité

¨ les citoyens en général

¨ autres : précisez

A votre avis, quels sont les obstacles au développement de la traduction ? (cochez les cases correspondantes)

¨ le manque de ressources humaines (linguistes et traducteurs)

¨ le manque de ressources financières

¨ l'absence de volonté politique

¨ les rapports existants entre langues africaines et non africaines

¨ la préférence de nombreuses personnes pour les langues non africaines

¨ la maîtrise limitée de l'écrit par de nombreuses personnes

¨ autres : précisez

 

OUI

NON

ne sais pas

Pensez-vous que les nouvelles technologies peuvent aider à ce qu'il y ait davantage de traduction de et vers les langues africaines ?

     



1 - Voir en particulier UNESCO 2001, 2003, 2005[retour]

2 - On peut consulter en particulier sur le sujet l'excellent ouvrage Net.Lang, Réussir le cyberespace multilingue, ouvrage coordonné par le réseau MAAYA. Voir aussi Gerbault 2010 [retour]

3 - J'ai moi-même été en poste dans quatre de ces pays pendant plusieurs années.  [retour]

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