Bulletin n° 10 - mai 2013

 


De la valeur de la traduction comme stratégie (glotto)politique en Europe

David ar Rouz
 

RÉSUMÉ
 
Après avoir défini la valeur comme un rapport entre des coûts et des bénéfices, cet article propose une analyse de la valeur des services de traduction que gèrent les institutions de l’Union européenne, de l’Espagne, de ses Communautés autonomes et de la Bretagne. On observe alors qu’ils sont inégalement considérés selon les « sphères de traduction » que cette comparaison met en relief au niveau étatique. À partir du moment où les coûts peuvent être jugés élevés, il apparaît en tout cas que la traduction semble offrir aux institutions des bénéfices certains, même s’ils sont (souvent) immatériels. Lorsque, en revanche, les bénéfices profitent aux personnes, auxquelles sont pourtant reconnus des droits, elles manifestent une tendance à s’en désintéresser. C’est pourquoi l’article conclut à la nécessité de montrer les bénéfices de la traduction pour tenter de rééquilibrer la valeur qui lui est généralement accordée par le grand public et par les décideurs politiques.

ABSTRACT

After defining value as a relation between costs and benefits, the article suggests an analysis of the value of translation services managed by the institutions of the European Union, Spain, its Autonomous Communities and Brittany. It can then be observed that they are unevenly considered according to the "translation spheres" that the comparison highlights at the state level. When costs can be rated high, it seems that translation offers undeniable benefits to the institutions, even though they are (often) immaterial. But when benefits go to individuals, in spite of the human rights which are recognized to them by the same institutions, they show a tendency to lose interest in translation. That is why the article concludes that it is necessary to demonstrate the benefits of translation in an attempt to readjust the value usually granted to it by the general public and by politicians in charge.

MOTS-CLÉS/KEYWORDS

traduction, interprétation, valeur, stratégie politique, stratégie glottopolitique
translation, interpretation, value, political strategy, glottopolitical strategy



Deux définitions rapides s’imposent, en introduction de notre propos : de la valeur tout d’abord, de la traduction ensuite. Nous proposons d’analyser la première comme un rapport coûts/bénéfices, étant entendu qu'aucune de ces deux faces de la valeur n’a de raison d’être limitée à des données pécuniaires. Même dans un domaine que l’on pourrait croire purement « économique », les informations pécuniaires entrent rarement seules en ligne de compte. Lorsqu’un consommateur ou une consommatrice fait ses courses dans un magasin, le prix d'un produit représente un critère parmi d'autres. Parmi les bénéfices qui seront éventuellement identifiés pour un produit alimentaire, par exemple, figureront le plaisir gustatif, les valeurs nutritives, l’équilibre diététique, mais aussi la provenance, la commodité de l’emballage, le mode de production, etc. Du côté des coûts associés au produit en question, on pourra évaluer les mêmes critères et ils seront considérés comme des coûts ou des bénéfices au regard d’autres produits disponibles pour le même besoin fondamental qu’est l'alimentation.

C’est ce type d’analyse qu’il s'agira d'appliquer ici à la traduction. Pour ce faire, la traduction devra être comprise comme un service permettant d’établir une communication médiatisée, une double interlocution entre des interlocuteurs qui ont besoin d’un tiers pour échanger (Peeters 1999 : 212-216), quelles que soient les explications de ce besoin et quelles que soient les formes que prennent les interlocutions (écrites ou orales), avec les modalités correspondantes : traduction écrite, interprétation simultanée, interprétation consécutive, traduction à vue, etc. (Hurtado Albir 2001 : 94-95). S’il est possible de faire une description complexe du service et du processus dans l’absolu, nous ne ferons ici qu’en suggérer quelques caractéristiques en précisant le cadre dans lequel s'inscrit la réflexion proposée.

La thèse en cours qui nous permet d’aborder ce terrain prend pour objet la traduction telle qu’elle est pratiquée à trois échelles institutionnelles : l’Union européenne, l’Espagne et la Bretagne. Dans tous les cas, on peut observer et décrire des services de traduction constitués en unités composées le plus souvent de différentes personnes qui remplissent différentes fonctions. On rencontre ainsi des traducteurs, des interprètes, des traducteurs-interprètes, des réviseurs, des terminologues, des conseillers linguistiques, des techniciens de promotion linguistique, etc. Dans la plupart des cas, ce sont des professionnels, c'est-à-dire des personnes qui sont rémunérées, exercent l’activité de manière habituelle, sont spécialisés, formés, organisés (Monzó Nebot 2006). Quand ils ne le sont pas, c’est un indice du peu d’importance, de la faible valeur qu'a la traduction au sein de l’institution étudiée.

Ces préalables étant posés, nous analyserons successivement la valeur de la traduction dans l’Union européenne, en Espagne et en Bretagne. La deuxième partie sera plus développée étant donné que nous fournirons des éléments pour l’Espagne sur deux échelles : l’État d’une part, les Communautés autonomes officiellement plurilingues d’autre part. Nous terminerons en dégageant de ces analyses les éléments qui montrent que la traduction est utilisée comme stratégie politique et glottopolitique.

1. La valeur de la traduction dans l’Union européenne

Pour analyser la valeur qu’a la traduction dans l’Union européenne, on peut partir de ce qu’en dit Calvet dans Le marché aux langues (2002 : 43-50). Il consacre un long paragraphe aux coûts du régime linguistique en vigueur. Après avoir évoqué l’augmentation probable du nombre de langues officielles à vingt, Calvet (2002 : 44) écrit :

La traduction et l’interprétation nécessitant actuellement 40 % du budget de fonctionnement, on imagine ce qui résulterait de cette babélisation… Il est une façon de dissimuler cette situation, qui consiste à dire que le coût des services linguistiques des institutions européennes (environ 3 000 emplois de traducteurs et 951 emplois d’interprètes) n’est que de deux euros par an et par citoyen européen, ou ne représente que 0,8 % du budget total [1] . Mais c’est faire l’impasse sur la réalité : la majorité des fonctionnaires européens travaille dans les services linguistiques, même si 0,8 % du budget total peuvent paraître moins importants que 40 % du budget de fonctionnement... Le coût n'est d'ailleurs pas seulement financier. D'une part, il est extrêmement difficile de trouver les interprètes nécessaires pour certaines langues peu parlées. Ainsi, en 2001, aucun candidat ne s’est présenté à un concours de recrutement d’interprètes finnois-grec. On a donc recours à ce qu’on appelle des langues pivots : on traduit par exemple du grec vers l’anglais ou le français, puis de l’anglais ou du français vers le finnois, avec les déperditions sémantiques que le lecteur peut imaginer. D’autre part, le nombre de textes écrits à traduire augmente régulièrement, et la lourdeur du système finira par paralyser l’institution.

On retient donc trois aspects du coût : l’aspect financier, la lourdeur administrative et les contraintes de recrutement, les « pertes sémantiques ». Dans le discours de Calvet, ce coût ne correspond à aucun bénéfice, si ce n'est peut-être le respect de la diversité linguistique :

Si pour certains le coût exorbitant de la traduction et de l’interprétation est le prix à payer pour le respect de la diversité linguistique, la Commission semblait se préoccuper bien peu de la défense de cette diversité… (Calvet 2002 : 46)

En 2003, Calvet traitera des apports de la traduction au cours d’une conférence au Caire intitulée « De la science en arabe à la traduction : centralité et diversité », puis, dans un article publié dans la revue Hermès, il fera une place aux traducteurs et interprètes dans son modèle gravitationnel, en tant que liens entre les communautés linguistiques (Calvet 2007 : 46), et aux politiques de traduction dans les politiques linguistiques (Calvet 2007 : 55).

Reprenons maintenant les éléments du coût de la traduction pour l’Union européenne. Les effectifs de traducteurs et d’interprètes au sein de l'Union européenne sont aujourd’hui de plus de 6 780 personnes, en comptant le personnel administratif qui assiste les traducteurs et interprètes dans leurs tâches. Ils sont donc beaucoup plus importants qu’en 2002. Pour autant, ils sont très loin de représenter « la majorité des fonctionnaires », puisqu’ils ne dépassent jamais 50 % des effectifs d'une seule institution, comme le montre le graphique ci-dessous.

Figure 1

Effectifs des services de traduction/interprétation de l’Union européenne (© David ar Rouz, 2012)

 2 figure1-Effectifs UE 2


Au sein de la Commission – qui en emploie l’écrasante majorité –, ils représentent à peine 12 % des effectifs et, toutes institutions confondues, ils sont 8,78 %.

Quant au coût financier, malgré l’élargissement de 2004, surnommé le « big bang » (Vieilledent-Monfort 2009 : 53) parce qu’il a porté le nombre de langues officielles à vingt, avant que ne viennent s’y ajouter trois autres langues en 2007, il a été maintenu à un milliard d’euros, soit toujours moins de 1 % du budget de l’Union européenne. Il est estimé à deux euros par an et par citoyen (Vieilledent-Monfort 2009 : 56). Une manière de le mettre en perspective pourrait être de comparer ce poste de dépenses avec d’autres lignes budgétaires de l’Union européenne. Ainsi la Politique agricole commune (PAC) atteignait-elle 55 milliards d’euros dans le budget 2011 [2] et l’on sait qu’elle fait débat, non pas tant peut-être pour son coût financier, cette fois, que pour ses effets.

Cette maîtrise du coût financier a en tout cas été possible grâce à l'accession du service de traduction de la Commission au rang de direction générale en 2002 (Pariente 2010 : 32) et à son action alors plus transversale pour imposer des contraintes à la rédaction, telles que la limitation du volume des textes à traduire. De telles contraintes pour les auteurs incarnent bien le pragmatisme dont la DGT s’est fait le chantre afin de répondre également à l'aspect « lourdeur » du coût de la traduction. Tout en restant un élément du coût, elles permettent de préserver les délais de traitement des demandes, même si ceux-ci demeurent contraignants aussi. Les demandes doivent par ailleurs porter la plupart du temps sur des textes « stabilisés ».

Mais, bien sûr, si l’on ne voit aucun bénéfice à l’activité de traduction exercée au sein de l’UE, la somme d’un milliard d’euros apparaîtra toujours comme superflue. Comme, en plus, Calvet souligne les « pertes sémantiques » qui peuvent résulter de l’utilisation de langues pivots pour l’interprétation, on comprend qu’il considère que « le régime linguistique de la Communauté [tienne] de la folie » (Calvet 2002 : 44), ou encore, du « luxe », à l’instar de la défense des « petites » langues dont il traite plus loin (Calvet 2002 : 174, 205). C’est peut-être sur ce dernier point qu’il est le plus difficile de prendre du recul, tant la traduction est communément associée à l’idée de perte.

Pourtant, il n’est pas si malaisé de montrer que ce poncif, renforcé par l’adage italien si souvent cité, trouve vraisemblablement son origine dans le mythe de Babel, selon lequel la communication dans une même langue permettrait une compréhension « totale », pour ne pas dire « parfaite » :

Translation stands in direct contradiction to that ideal [Edenic] state of harmonious communication; it highlights it without justifying itself in the process. However primitive and naive that conception may look with hindsight, it seems to be ever-present at the back of our conceptions of translation, whether spontaneous or systematic. (Hewson et Martin 1991 : 16)

La traduction s’oppose frontalement à cet état [édénique] idéal de communication harmonieuse ; elle le souligne sans se justifier dans le processus. Pour primitive et naïve que semble cette idée avec du recul, elle paraît constamment présente en arrière-plan de nos conceptions de la traduction, que celles-ci soient spontanées ou systématiques. (Traduction de l’auteur)

Les malentendus constituent, dans cette optique, des exceptions, voire des accidents malheureux. Mais François Ost (2009 : 21-66) montre de façon très rigoureuse que l'épisode de Babel dans la Genèse fait probablement l’objet lui-même d’un gros malentendu : l’intervention de Dieu ne serait pas une malédiction, manifestation d’une colère divine, mais bien plutôt la solution à une langue unique devenant totalitaire et à ses conséquences.

Nous ne pouvons ici aller plus avant dans l’explication sociolinguistique des fondements de la traduction en général (nous renvoyons pour cela à Gagnepain 1991 et 1994 et surtout à Peeters 1999). Qu’il nous suffise donc de signaler que cette association de la traduction à l’idée de perte vient peut-être aussi du fait que nombre d’écrits sur la traduction se sont basés sur la critique de corpus de textes traduits. A contrario, on trouve peu d’ouvrages s’attachant à montrer ce que le processus de traduction ou d’interprétation apporte comme améliorations à la clarté de l’information partagée, que ce soit dans la langue de traduction ou dans la langue originale, alors que tous les traducteurs en font un jour ou l’autre l’expérience et que certains écrivains en arrivent à utiliser l’auto-traduction comme contrôle de qualité (Ar Rouz 2005 : 32).

Il est déjà question alors d’un premier bénéfice de la traduction : l’amélioration des textes. Au niveau européen, on peut estimer qu’elle est rendue possible par les contraintes de volume qu’a su imposer la DGT, par les campagnes menées pour la clarification des textes [3] , par l’aide apportée par l’unité spécialisée de la DGT (« Qualité linguistique »), mais aussi par la traduction des propositions de textes législatifs dans les langues procédurales de la Commission (anglais, français et allemand) au cœur même de leur processus d’élaboration.

Catherine Vieilledent-Monfort a identifié en 2010 deux autres bénéfices extrêmement importants (Ar Rouz 2010 : 2). Le premier est celui de la validité juridique. En effet, outre les textes que les États membres doivent transposer dans leur droit national, l’Union européenne produit du droit directement applicable à tous les citoyens. Pour qu’il le soit valablement, ceux-ci doivent être en mesure de le comprendre. C’est pourquoi la traduction dans toutes les langues officielles est indispensable à ce niveau.

Le second est le bénéfice de la légitimité démocratique. Cette légitimité s’analyse en plusieurs volets. Le premier aspect serait celui de la recherche d’adhésion des citoyens au projet européen. Comme l’ont montré les résultats des référendums français et néerlandais au sujet du traité constitutionnel, cette adhésion ne va pas de soi et c'est aux institutions européennes elles-mêmes qu'il revient de la susciter. Cela ne peut se faire que dans les langues que comprennent la majorité des citoyens de chaque État membre. De même la participation électorale n’est-elle possible que par une compréhension, de la part aussi bien des électeurs que des candidats, de ce que font les institutions de l’UE, de leur évolution et du rôle des parlementaires. Ces députés doivent en outre pouvoir être élus indépendamment de leurs compétences linguistiques et représenter leurs électeurs dans leur langue, afin que ceux-ci suivent et comprennent leur travail.

Enfin, nous avons suggéré ailleurs [4] un parallèle entre la lecture historique de James Redfield dans son roman initiatique La prophétie des Andes et l’histoire de l’Union européenne où, en bref, la traduction semble prendre le relais de la guerre comme mode de relation entre les peuples. C’est du reste aussi la lecture que fait Lacroix (2010 : 125), à la suite de Habermas et de sa vision téléologique de l'Histoire. Comme si la communication par la traduction, c'est-à-dire pour chaque interlocuteur dans sa langue maternelle, leur donnait une certaine sécurité affective qui permet à son tour la négociation non violente [5] et la paix.

Ce ne serait pas là le moindre des bénéfices de la traduction, surtout si l’on rappelle qu’elle concerne environ 500 millions de citoyens, mais ce n’est sans doute pas le dernier, comme le montrera cette analyse appliquée à d’autres échelles. Sans aller plus loin, pourtant, on peut déjà affirmer qu’à l’échelle européenne, la traduction est un investissement rentable, pour les institutions comme pour les citoyens.

2. La valeur de la traduction en Espagne

En Espagne, il nous est apparu au cours de nos recherches sur la traduction institutionnelle [6] que l’on pouvait distinguer trois « sphères de traduction ». Nous en sommes arrivé à l’idée de « sphère de traduction » en observant les recoupements entre les langues en présence, les institutions chargées de les prendre en compte, les statuts accordés aux traducteurs et interprètes, les destinataires et les motivations du service de traduction ou d’interprétation. Cette notion nous semble beaucoup plus appropriée que les raccourcis de « langues des relations internationales », « langues de l’immigration », etc., que nous avions utilisés dans notre communication, car ce ne sont pas les langues en elles-mêmes que l’on peut associer à telle ou telle sphère. Pour autant et comme souvent, ces « sphères » n’apparaissent pas complètement étanches les unes aux autres.

Dans le cas de l’État, nous percevons trois sphères : la sphère des relations internationales, la sphère de l’accueil, qui peut concerner aussi bien les individus extra-nationaux qui se trouvent sur le territoire national que les citoyens plurilingues, et enfin la sphère de la sécurité. Dans le cas des Communautés autonomes, notre étude montre que seule la sphère de l’accueil en ce qu’elle touche le plurilinguisme autochtone de la région reçoit une certaine considération, ainsi que, de façon très marginale, la sphère des relations internationales.

2.1. La valeur de la traduction au niveau étatique

2.1.1. Les effectifs de traducteurs et d’interprètes

Dans la sphère des relations internationales nous situons les unités de traduction suivantes :

– celle de la présidence du gouvernement, qui compte 11 traducteurs (Handi et al. 2011 : 47) ;

– l’Oficina de Interpretación de Lenguas (« bureau d'interprétation de langues », OIL), vraisemblablement la plus ancienne unité de traduction au monde (Cáceres Würsig 2004 : 127), avec 17 traducteurs, dont 8 traducteurs-interprètes [7]  ;

– le Congreso (équivalent de l’Assemblée nationale en France), avec 3 traducteurs-interprètes[8]  ;

– la Banque d’Espagne, qui dispose de 8 traducteurs [9] .

On obtient un total de 39 traducteurs ou traducteurs-interprètes qui bénéficient dans ces institutions d’un statut de fonctionnaires du groupe A, ce qui signifie que le concours donnant accès à leur poste requiert au minimum le niveau maîtrise. Ces unités ne disposant pas d'un budget propre, les effectifs, leur statut et la rémunération correspondante, ainsi que leurs outils de travail, sont les seuls éléments sur lesquels pourrait se baser un calcul du coût financier de ce service. Les langues prises en comptes par ces unités sont principalement l’anglais, le français, l’allemand, mais aussi, à l’OIL, l’italien, le portugais, le russe et l'arabe.

Il n’en va pas de même dans ce que nous appellerions la « sphère de l’accueil ». Les institutions concernées sont les ministères de l’Intérieur, de la Justice, de la Santé et de l’Éducation, car les services de traduction y sont principalement destinés non pas à des relations internationales officielles, mais à l’accueil de populations parlant d’autres langues que le castillan, seule langue officielle de l’État dans son ensemble, que ce soit dans un cadre touristique, dans celui des Communautés autonomes officiellement plurilingues ou encore de l'immigration.

Concernant le ministère de l’Intérieur, le livre blanc dénombre 231 traducteurs-interprètes répartis dans les services centraux du ministère, les centres pénitentiaires et, pour la grande majorité, la Dirección General de la Policía y de la Guardia Civil (Direction générale de la police et de la Guardia Civil). Mais :

Son muchos más, siendo difícil determinar el número total exacto de traductores e intérpretes por el gran número de trabajadores contratados temporalmente. (Handi et al. 2011 : 49)

Ils sont beaucoup plus, leur nombre total exact étant difficile à déterminer en raison du grand nombre de travailleurs embauchés temporairement. (Traduction de l’auteur)

Il faudrait également y ajouter 30 traducteurs d’arabe, embauchés après les attentats du 11 mars 2005 à Madrid et affectés à la Dirección General de Instituciones Penitenciarias, c'est-à-dire la Direction générale des institutions pénitentiaires. Hormis une unité de 18 traducteurs supplémentaires recrutés en tant que fonctionnaires au sein de la Unidad de Coordinación de la Dirección General de la Policía y de la Guardia Civil, Ámbito Policía (Unité de coordination de la Direction générale de la police et de la Guardia Civil, secteur policier), le statut des effectifs de ce ministère est généralement précaire, voire saisonnier pour les effectifs indénombrables, et les employés sont rémunérés en fonction d’un niveau baccalauréat. Rien d’étonnant, par conséquent, à ce que 31 postes demeurent vacants (Handi et al. 2011 : 49).

Au ministère de la Justice, la situation n’est guère plus reluisante avec 26 postes vacants, 29 traducteurs-interprètes, fonctionnaires ou contractuels de rang C, détachés dans les différentes administrations de la Justice (Handi et al. 2011 : 61), et 60 postes, dont on peut supposer que certains sont restés vacants également, dans les Communautés autonomes ayant accepté un transfert de compétences dans ce domaine, à savoir l’Aragon, les Asturies, les Canaries, la Cantabrie, la Catalogne, la Galice, Madrid, la Navarre, le Pays basque et la Communauté valencienne (Ortega Herráez 2011 : 98-99). Le ministère dispose en outre d’une petite unité de cinq traducteurs au sein de la Dirección General de Cooperación Jurídica Internacional y de Relaciones con las Confesiones (Direction générale de coopération juridique internationale et de relations avec les confessions).

Dans le domaine de la Santé, les auteurs du livre blanc déjà cité ont pu comptabiliser une soixantaine d’interprètes/médiateurs culturels et estiment qu’au total, une centaine de personnes intervient de manière ponctuelle pour les différents services de santé, qui les recrutent directement ou passent par des ONG (Handi et al. 2011 : 57). Nous n’avons pas trouvé d’informations pour le ministère de l’Éducation.

Dans tous ces ministères, beaucoup de traducteurs ou d’interprètes sont recrutés au cas par cas sur le seul critère de leur « connaissance » de telle ou telle langue.

Les langues officielles autres que le castillan, c'est-à-dire le basque, le catalan et le galicien, sont prises en compte au ministère de la Justice où il existe quelques postes de traducteurs-interprètes pour ces langues. Ortega Herráez (2011 : 98-99) en dénombre entre deux et quatre pour le catalan (la combinaison linguistique n’est pas précisée pour deux postes sur quatre), sept pour le galicien et dix pour le basque, soit un total de 19 à 21 postes. Le Sénat, lui, a mis en place une sorte de « bourse » d’interprètes indépendants auxquels il a recours pour ses séances plénières [10] , mais il n'existe pas de poste fixe au sein du ministère de la Politique territoriale, par exemple [11].

En revanche, on peut imaginer que des traductions et interprétations ont lieu à partir de ces langues, et de beaucoup d’autres, dans une sphère que nous nommons « sphère de la sécurité ». On y trouve les 30 traducteurs du ministère de la Défense, dispersés dans les différents corps d’armée et les organes centraux, chargés de traductions très diverses (des traités internationaux aux manuels d'appareils), mais surtout une unité d’environ 100 traducteurs au Centro Nacional de Inteligencia (CNI, Centre national du renseignement), dont la Secrétaire générale est titulaire d’un master en traduction   [12]. Les traducteurs du CNI sont devenus en 2004 fonctionnaires du groupe B (Handi et al. 2011 : 42, note 1). Il est toutefois impossible d'obtenir plus d'informations au sujet de cette unité, pour des raisons évidentes liées à la nature de son activité. 


Tableau 1

Synthèse des effectifs traducteurs de l'État espagnol

leroux tableau 1


2.2.2. Analyse de la valeur du service de traduction

Dans la sphère de la sécurité, l’analyse de la valeur semble assez simple. D’un côté, des coûts qui se monteraient à la rémunération de nombreux traducteurs appartenant pour la plupart au groupe B de la fonction publique, ainsi que l’entretien des locaux et les outils de travail pour de telles équipes. De l’autre, la conclusion d’accords internationaux en toute connaissance de cause par les responsables militaires et des informations utiles à la fois au ministère de la Défense et au ministère de l'Intérieur pour protéger les citoyens de menaces extérieures ou intérieures, mais aussi défendre l’intégrité du territoire national et de ses institutions. Le premier de ces bénéfices concerne l'ensemble des citoyens espagnols, soit une population estimée à 46,2 millions de personnes en avril 2012 [13] .

Dans la sphère des relations internationales, on constate que les traducteurs et traducteurs-interprètes sont moins nombreux, mais jouissent d’un statut plus élevé et de conditions de travail plus favorables : ils traduisent uniquement vers leur langue maternelle, ont un accès illimité à Internet, disposent de nombreux dictionnaires, etc. (Handi et al. 2011 : 46-48 [14] ). Parmi les bénéfices attendus de la traduction et de l’interprétation dans ce domaine par les quelques centaines d'usagers, on peut retenir des relations diplomatiques équilibrées, car les bénéficiaires ont recours à leurs propres traducteurs et interprètes, la conclusion d’accords internationaux en toute connaissance de cause par les responsables politiques, le respect des accords internationaux en vigueur pour les échanges de documents, l'image internationale de l'État.

Si l’on tient compte du fait que des effectifs plus réduits ne traduisent pas nécessairement un coût moins élevé, parce qu’ils peuvent être simplement proportionnels aux besoins (notamment en combinaisons linguistiques), la valeur de la traduction dans la sphère des relations internationales peut sembler un peu plus élevée. Non que les bénéfices soient dans l’absolu plus importants, car chacun en fera sa propre analyse axiologique, mais, en l’absence de données comparables de volumes produits, on peut du moins noter que le nombre de personnes susceptibles de bénéficier au moins de la « sécurité » que permet le renseignement, via la traduction, est beaucoup plus grand que le nombre de diplomates utilisant les services des unités que nous avons situées dans la sphère des relations internationales. Or, les coûts de ces dernières, eux, paraissent plus élevés.

Dans la sphère de l’accueil, il est à première vue moins facile de comprendre l’analyse axiologique qui préside aux pratiques de traduction observables. La difficulté tient à trois aspects au moins. Premièrement, notre objectif est d’analyser la valeur que l’État espagnol accorde à la traduction et force est de constater que, contrairement aux deux autres sphères définies où l’on peut dégager des bénéfices qui concernent les institutions en question dans leur ensemble, la sphère de l’accueil ne présente pas cette unité. Plutôt qu'à des bénéfices liés à la nature même des activités de l'institution, on a affaire dans cette sphère à une question de respect de « droits individuels », reconnus par l’État dans le cadre de conventions et d’accords internationaux.

Deuxièmement, ce que les traducteurs, les chercheurs et les usagers (avocats, médecins, enseignants, aussi bien que les touristes ou immigrés) identifient comme « coûts » dans les pratiques actuelles de traduction et d’interprétation dans cette sphère n'apparaît pas nécessairement comme tels aux personnes qui mettent en place ces pratiques. Troisièmement, on peut se demander s’il existe réellement des responsables, étant donné l’improvisation que soulignent de nombreux chercheurs (Valero Garcés et Raga Gimeno (eds.) 2006; Ortega Herráez 2011 : 297).

Nous allons donc esquisser ici cette analyse par grands secteurs (ministères de l’Intérieur, de la Justice, de la Santé), voir si l’on peut en dégager des traits communs, puis l’appliquer aux droits reconnus collectivement, sur la base du principe de territorialité, aux citoyens de certaines Communautés autonomes.

Si l’on prend le cas de l’Intérieur, la traduction interviendra, par exemple, dans le cas de ressortissants étrangers ou d’immigrés ne maîtrisant pas la langue nationale, le castillan, ni la langue propre éventuellement reconnue par la Communauté autonome où ils se trouvent, lorsqu’ils ont affaire aux forces de l’ordre, aux douanes ou aux centres pénitentiaires. Un des bénéfices que l’on pourrait en attendre serait donc la possibilité d’un dialogue entre les fonctionnaires concernés et les ressortissants étrangers ou immigrés. Cela ne semble pourtant pas toujours constituer la motivation principale de l’Administration. Ainsi le recrutement de 30 traducteurs d’arabe rattachés à la Direction générale des institutions pénitentiaires avait-il pour objectif de

«Atender a las necesidades que plantea la investigación del terrorismo islamista». Esta contratación no responde, pues, a un intento de mejorar la problemática surgida en la comunicación entre funcionario y preso extranjero, sino a la atención prestada a las intervenciones de comunicaciones. Tanto es así que los traductores no pueden entrar en el interior de los módulos. (Handi et al. 2011 : 49-50)

« Répondre aux besoins de la recherche sur le terrorisme islamiste ». Ce recrutement ne constituait donc pas une tentative d’amélioration de la communication entre fonctionnaire et détenu étranger, mais plutôt de permettre l’interception de communications. Tant et si bien que les traducteurs ne peuvent même pas entrer à l’intérieur des centres. (Traduction de l’auteur)

On peut en déduire que le ministère de l’Intérieur espagnol a constitué une unité de traduction relativement importante (du moins en effectifs car le statut de ces traducteurs demeure peu élevé), mais pour un bénéfice qui ne correspond pas à la majeure partie des besoins du ministère, davantage liés au dialogue avec les individus.

Cela se confirme si l’on considère que les autres unités constituées sont celle de la Direction générale de coopération juridique internationale et de relations avec les confessions, c'est-à-dire pour un bénéfice relevant des relations internationales, et celle de l’Unité de coordination de la Direction générale de la police et de la Guardia Civil, secteur policier, qui est passée de 25 à 18 fonctionnaires, faute de reconnaissance du travail effectué. La grande majorité des traducteurs-interprètes sont répartis dans les différents organismes du ministère et ont des statuts précaires et peu valorisés. Par conséquent, le personnel traducteur représente des coûts relativement faibles, si on les met en rapport avec le nombre de bénéficiaires potentiels : 2,5 millions d’immigrés ne parlant pas l’espagnol (Instituto Nacional de Estadística 2007 [15]), ce qui n’exclut pas un besoin de « médiation culturelle » pour les plus de deux millions d’immigrés hispanophones ; mais aussi 20 000 détenus étrangers supplémentaires en dix ans (Handi et al. 2011 : 50) ; et près de 100 millions de visiteurs étrangers, dont plus de la moitié sont des touristes [16].

On en conclut que le bénéfice « dialogue entre les fonctionnaires et les individus allophones » n’est pas important aux yeux de l’Administration qui ne consacre pas de moyens à la traduction permettant de l’obtenir. On peut d’ailleurs associer à ce bénéfice du dialogue celui de « respect des droits de l’Homme » car, comme le montre le premier chapitre du Livre blanc (Handi et al. 2011 : 17-35), l’Espagne a l’obligation, d’après les conventions et accords internationaux qu’elle a contractés, d’informer les personnes de leurs droits dans le contexte policier. D’où une valeur de la traduction que l’on pourrait résumer par le mot « contrainte ».

Le bénéfice à tirer de la traduction dans un cadre judiciaire est également le respect des droits de l’Homme et de la législation internationale incorporée au droit espagnol. Les auteurs du Livre blanc de la traduction institutionnelle expliquent ainsi que le manque de professionnalisme des interprètes nuit aux intérêts des étrangers et des administrations et qu’en définitive, il crée des situations de « violation des droits de la défense » (indefensión), ce qui est contraire à la Constitution (Handi et al. 2011 : 52 et 18 respectivement). Ils fournissent d’ailleurs quelques exemples de cas évoqués par la presse dans l'annexe 5 (Handi et al. 2011 : 129-130). L’organisation du service de traduction-interprétation par l’administration judiciaire espagnole offre certes l’avantage de la souplesse, car la Ley de Enjuiciamiento Criminal prévoit dans son article 441 que :

El intérprete será elegido entre los que tengan título de tales, si los hubiere en el pueblo. En su defecto será nombrado un maestro del correspondiente idioma, y si tampoco lo hubiere, cualquier persona que lo sepa. (cité par Aldea Sánchez et al. 2004 : 89)

L’interprète sera choisi parmi ceux qui en possèdent le titre, s’il en existe dans la localité. À défaut, un professeur de la langue voulue sera nommé et, s’il n’en existe pas non plus, n’importe quelle personne qui la connaisse. (Traduction de l'auteur)

Mais, dans la mesure où l’exception est devenue la règle (Ortega Herráez 2011 : 294), ce bénéfice de la souplesse s’obtient au détriment du bénéfice du respect des droits de la défense. Par conséquent, mis en rapport à des coûts réduits (statut peu élevé et précaire de la plupart des traducteurs-interprètes, improvisation), ces bénéfices peu compatibles, auxquels s’ajoute peut-être une logique comptable de l’économie (d’argent et d’organisation), nous amènent à conclure que, là encore, la valeur du service de traduction est faible et que celui-ci relève aussi de la contrainte pour les institutions.

Le raisonnement que nous pouvons tenir pour le domaine de la Santé est similaire. Les coûts sont réduits, puisque les organismes dépendant de l’administration centrale doivent se débrouiller pour faire appel ponctuellement, suivant les besoins et quand on leur en donne les moyens, à des interprètes ou des médiateurs au statut peu élevé, voire aux bénévoles d’ONG (Handi et al. 2011 : 57-61). Sans le rapport à ces coûts, les bénéfices, eux, pourraient paraître fondamentaux : amélioration des diagnostics médicaux, information des patients, prévention, etc. Ils concernent en outre toujours la même population de 2,5 millions d’immigrés non hispanophones et la centaine de millions de visiteurs étrangers qui séjournent plus ou moins longtemps dans le pays toute l’année. Bref, la traduction apparaît aussi comme de faible valeur, comme une contrainte, de même sans aucun doute que dans d’autres domaines tels que l’éducation, où nous n’avons pas trouvé trace de postes ni de recours à des traducteurs ou interprètes professionnels.

Enfin, si la Constitution de 1978 semblait déléguer aux Communautés autonomes officiellement plurilingues la gestion de leur multilinguisme (Boyer et Lagarde 2002), il apparaît pourtant que l’État a promulgué et continue à promulguer des textes législatifs lui créant des obligations de traduction dans les autres langues officielles, basque, catalan, galicien, qui ne sont pas toujours à la charge des Communautés autonomes [17] . Comme nous l’avons évoqué, le Sénat a ainsi recours à l’interprétation, en dépit des nombreux débats que son coût suscite. Nous avons toutefois signalé qu’il ne s’agissait pas là de postes fixes et nous avons eu confirmation qu’il n’en existait pas à ce jour au sein de l’administration centrale de l’État, étant donné que les seuls postes créés par l’administration judiciaire pour les autres langues officielles de l’État ont été transférés aux Communautés autonomes concernées [18].

Si l’on s’en tient donc au coût maximal évoqué de 1,2 million d’euros par an (Suárez 2010 : 2), jugé invraisemblable par Sandoval (2010 : 2), et qu’on le rapporte à la population espagnole, on obtient le chiffre de 0,2 euro par an et par citoyen. À cela s’ajoutent des coûts ponctuels, comme l’investissement de 600 000 euros dans l’installation de cabines (Suárez 2010 : 2), et des coûts non pécuniaires, tels que la nécessité des transcriptions-traductions destinées au journal officiel de l’institution avec d’éventuels retards de la publication (Casado 2010), ou encore la crainte des « pertes sémantiques » évoquées par Calvet qui conduit certains parlementaires à passer du basque au castillan selon la nature de leurs propos (Sandoval 2010 : 3).

Les bénéfices évoqués sont par exemple la reconnaissance de la pluralité de l’État, car dans l’hémicycle est ainsi mise en scène la « représentation des positions de chacun », mais aussi des institutions régionales qui nomment directement 56 sénateurs et la cohésion nationale (Sandoval 2010 : 1, 3 et 4 respectivement). La valeur de la traduction prise en charge par l’État dans les langues officielles des Communautés autonomes reste donc faible également.

2.2. La valeur de la traduction au niveau régional

Nous ne pouvons, dans le cadre de cet article, décrire par le menu les unités de traduction actives dans les Communautés autonomes d'Espagne officiellement plurilingues. Nous nous contenterons donc d’une synthèse, tout d’abord sous la forme d'un tableau des effectifs recensés.

 

Tableau 1

Synthèse des effectifs traducteurs des Communautés autonomes plurilingues

leroux tableau 2 copie


Pour compléter ces chiffres bruts, il convient d’ajouter que la plupart de ces fonctionnaires appartiennent au groupe le plus élevé. Les budgets des unités ont pour principal poste les frais de personnel mais, en l'absence de données pour la plupart, il ne nous est pas possible de proposer un chiffre qui représenterait le budget total de ces unités de traduction.

On peut toutefois proposer une approximation pour la Navarre, la Communauté autonome où nous avons identifié le plus d'unités constituées en tant que telles, composées de traducteurs et de traducteurs-interprètes : le directeur du Service du journal officiel de Navarre nous a indiqué un budget annuel de 700 000 euros [19]  ; Irizar Apaolaza [20] un chiffre d’un peu plus de 949 000 euros, soit 7,3 % du budget total du Parlement de Navarre, qui tient compte de deux postes administratifs en plus des cinq traducteurs et d’un poste de transcripteur ; enfin, si l’on extrapole ces chiffres à l’Institut navarrais du basque (Euskarabidea), parce que ce sont les plus détaillés que nous ayons obtenus et les plus fiables, on obtiendrait un troisième budget d’environ 569 400 euros. Le budget total consacré à la traduction institutionnelle en Navarre serait donc de plus de 2,2 millions d’euros, soit 3,71 euros par citoyen navarrais, sachant qu’une partie seulement de la Communauté autonome est officiellement bilingue.

Étant donné ce que nous avons constaté au niveau de l’État, et même indépendamment de cette estimation budgétaire, on peut juger en tout cas que le coût de la traduction en Espagne à cette échelle régionale est élevé. Quant à ses bénéfices, soulignons pour commencer le nombre de bénéficiaires potentiels de plus de dix millions de personnes dans toute l'Espagne. En premier lieu, le service de traduction constitue le moyen pour les institutions autonomiques de respecter les obligations qu'elles se sont elles-mêmes assignées (statuts d’autonomie, puis lois de « normalisation », éventuellement complétées de décrets[21] ). Lorsqu’on étudie les objectifs de ces textes législatifs, on comprend que le service permet in fine :

– la reconnaissance du plurilinguisme du territoire, et donc de l’altérité en particulier sociolinguistique qui existe en son sein, tout comme vis-à-vis de l’ensemble plus vaste de l’État ;

– le choix de la langue de préférence, d’aisance maximale, pourrait-on dire, pour les citoyens, les responsables politiques et les élus de la Communauté autonome plurilingue.

Mais pour que ce choix soit véritablement possible, la traduction doit avoir d’autres bénéfices associés, en particulier le développement de ce que les sociolinguistes appellent le corpus. Les locuteurs ne choisiront de s’exprimer dans une langue que si celle-ci leur offre la possibilité d’exprimer ce qu’ils veulent dans le contexte qui se présente à eux. Or, les langues dont il est question ici ont précisément été exclues de la vie publique pendant plusieurs dizaines, pour ne pas dire centaines, d’années. La traduction de textes législatifs depuis l’autonomie permet de produire du « corpus », ainsi que des outils linguistiques, notamment terminologiques, de référence. Ainsi la traduction institutionnelle bénéficie-t-elle en outre à tout un secteur de l’économie.

Ce dernier point a fait l'objet d'une étude commandée par la Direction générale de la Traduction de la Commission européenne (Rinsche et Portera-Zanotti, 2009) et nous a été mentionné également au cours de nos entrevues avec des traducteurs appartenant aux institutions autonomiques espagnoles [22] . En dehors des emplois directs créés au sein des institutions, le bénéfice économique au secteur est double : économique, d’une part, avec la sous-traitance ; glotto-économique, d’autre part, si l’on nous autorise cet adjectif pour qualifier le recours par les acteurs du secteur à des outils linguistiques (terminologie, feuilles de style, formations dispensées par les traducteurs et interprètes institutionnels, etc.) qui leur facilitent la traduction et l’interprétation.

Là encore, par conséquent, le service de traduction semble être un bon investissement, à en juger aux coûts plutôt élevés et aux bénéfices attendus.

3. La valeur de la traduction en Bretagne

En Bretagne, si les bénéfices attendus sont les mêmes, deux constats s’imposent. Tout d’abord, les bénéficiaires sont bien moins nombreux puisqu’on ne compte plus qu’environ 206 000 locuteurs du breton (Gaillard, 2009), celle des deux langues régionales pour laquelle on peut observer un véritable service de traduction institutionnelle (Ar Rouz et Le Squère, 2005). Deuxièmement, les coûts consacrés à la traduction restent faibles puisque nous les calculons, à partir du budget de l’Office public de la langue bretonne, qui compte environ cinq équivalents temps plein pour des tâches de traduction, et des subventions versées à l’association Dizale chargée essentiellement du doublage en breton, à environ 0,16 euro par an et par citoyen.

En fait, la traduction semble là constituer l’une des stratégies mises en œuvre pour obtenir une stabilisation voire, à plus long terme, une augmentation du nombre de locuteurs. Elle aurait alors valeur de « pari ».

4. Stratégie politique et glottopolitique

En cherchant à analyser la valeur de différents services de traduction institutionnels, nous croyons avoir montré que la traduction intègre des stratégies à la fois politiques et glottopolitiques.

Politiques parce qu’en permettant aux interlocuteurs en présence de s’exprimer dans telle ou telle langue, ceux-ci peuvent se positionner socialement, comme distincts d’autres interlocuteurs, membres de telle ou telle communauté, etc., mais aussi représenter, lorsqu’ils exercent des fonctions d’élus. C’est parce que ces positions dans toute leur diversité sont, avec la traduction, reconnues et non effacées dans l’usage d’une langue « véhiculaire » que la négociation, l’adhésion à un projet politique, la cohésion sociale sont possibles. Comme le disait Gagnepain (1994 : 42), « nous ne négocions que parce que nous avons posé des frontières. »

Glottopolitiques parce que le choix d’une langue, en particulier dans le contexte institutionnel, constitue également une action sur le statut social de cette langue, qui en appelle une autre sur son corpus. Et, de ce point de vue, ce qui est vrai dans les Communautés autonomes espagnoles ou en Bretagne est sans doute aussi vrai au niveau de l'Union européenne. On peut, pour s’en convaincre, extrapoler le scénario de l’imposition de langues « nationales » dans des États plurilingues à toute l’Union si celle-ci se choisissait une langue unique. Les différences, comme souvent, ne seraient que de degré.

Comme, dans le contexte institutionnel dont nous avons traité ici, la traduction s’opère entre différentes langues, nous avons aussi soulevé un autre aspect du choix de langue que l’on pourrait qualifier de glotto-axiologique : il s’agit de l’aisance des locuteurs dans l’interlocution où il importe de ne pas « perdre la face », risque qui paraît éminemment plus probable lorsqu’on s’exprime dans une autre langue que sa (ou ses) langue(s) maternelle(s) (Kerbrat-Orecchioni, 1995 : 121-123).

C’est pourquoi la traduction est « le prix indispensable, auquel chacun de nous doit consentir, pour que s’instaure un sentiment de sécurité identitaire et linguistique propice à la paix » (Yannic, 2010 : 32-33, c’est nous qui soulignons). Et plus le coût est élevé, plus grande est la valeur du service. C’est le cas au niveau de l’Union européenne et dans les Communautés autonomes espagnoles. En fait, seule une absence manifeste de bénéfices autoriserait à conclure à la futilité du service de traduction et d’interprétation.

De notre comparaison, on retient que c’est à l’échelle de l’État, d’un État en particulier, l’Espagne, que cette association trouve ses défenseurs (involontaires ?), mais pas dans n’importe quelle « sphère ». La traduction est en effet bien considérée pour les relations internationales et assez bien lorsqu’il s’agit d’assurer la sécurité de l'État, de ses citoyens et des institutions elles-mêmes. En revanche, lorsqu’il s’agit de la cohésion nationale par la prise en compte des autres langues officielles, le débat fait rage, tandis que les services de traduction nécessaires pour respecter le droit des personnes sont, eux, foncièrement insuffisants. Nous avancerons l’explication que, dans ce dernier cas, les bénéfices profitent davantage, aux yeux des décideurs, à la personne qui a besoin du service qu’à l’institution elle-même. Du moins en ira-t-il ainsi jusqu’à ce qu’on montre le contraire de façon convaincante.

D’où l’importance de poursuivre des recherches traductologiques en vue de montrer les bénéfices de la traduction, au-delà, par exemple, des critiques que l’on peut adresser à des produits de traductions particuliers, car celles-ci ont ancré depuis des siècles chez le grand public l’idée que les traductions sont un pis-aller, lourd de potentialités de malentendus, alors que le malentendu est inhérent à la communication en raison des différences que l’on cherche inlassablement par elle à dépasser. Faudra-t-il autant de temps pour faire accepter l’idée que la communication médiatisée est une modalité de communication parmi d’autres, ni pire, ni meilleure, et qu’elle a plus que jamais sa place dans la société mondialisée d'aujourd'hui ?



RÉFÉRENCES

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ENTREVUES

Entrevue avec Colin Anderton, responsable de l’unité de traduction de la Banque d’Espagne, 29 novembre 2011.

Entrevue avec Almudena Botella, de l’Oficina de las Lenguas Oficiales, Ministerio de Política Territorial y Administraciones Públicas, 14 décembre 2011.

Entrevue avec Ramón Garrido Nombela, traducteur de l’Oficina de Interpretación de Lenguas, 22 novembre 2011.

Entrevue avec Ander Irizar Apaolaza, traducteur-interprète du Parlement de Navarre, 2 décembre 2011.

Entrevue avec Eneko Oregi Goñi, responsable du Servicio Oficial de Traductores du gouvernement basque, 30 novembre 2011.

Entrevue avec José Luis Remón Corrales, directeur du Servicio del Boletín Oficial de Navarra, 1er décembre 2011.

Entrevue avec Susana Tahoces, traductrice-interprète du Congreso de los Diputados, 29 novembre 2011.

Entrevue avec Ester Tolós Cuartiella, interprète indépendante travaillant pour le Senado, 16 décembre 2011.



1 - Doerflinger, [« Le multilinguisme dans les institutions européennes ». In : Robert Chaudenson éd., L’Europe parlera-t-elle anglais demain ?, Institut de la Francophonie/L'Harmattan, 2001], p. 137.  [retour]

2 - Voir page 76 du document que l’on trouve à l’adresse :  http://eur-lex.europa.eu/budget/data/LBL2011/FR/SEC03.pdf (consulté le 30 avril 2012).  [retour]

3 - Par exemple la campagne KISS pour « Keep It Short and Simple », mentionnée par Vieilledent-Monfort (2009 : 92).  [retour]

4 - Ar Rouz (Le Roux) David (2010) : « Role and Value of Professional Translation In the European Union: A few leads on different scales ». Translation and the Accommodation of Diversity: Indian and non-Indian Perspectives. Lorient, 22 novembre 2010. Article correspondant à paraître.  [retour]

5 - Nous pensons à la communication non violente fondée par Marshall B. Rosenberg. Lacroix (2010 : 56-57) fait de la non-violence une des trois principales valeurs contemporaines et explique qu’elle induit automatiquement le recours au langage pour la résolution des conflits.  [retour]

6 - Les résultats de ces recherches s’appuient essentiellement sur le Libro Blanco de la traducción y la interpretación institucional publié en 2011 (Handi et al.), ainsi que sur 17 entretiens que nous avons effectués en Espagne en novembre et décembre 2011. Pour plus détails, nous renvoyons à la thèse en préparation, qui sera terminée en 2012, et à une éventuelle publication.  [retour]

7 - Garrido Nombela, Ramón (22 novembre 2011) : communication personnelle, Madrid.  [retour]

8 - Tahoces, Susana (29 novembre 2011) : communication personnelle, Madrid[retour]

9 - Anderton, Colin (29 novembre 2011) : communication personnelle, Madrid[retour]

10 - Tolós Cuartiella, Ester (16 décembre 2011) : communication personnelle, Castelló de la Plana [retour]

11 - Botella, Almudena (14 décembre 2011) : communication personnelle, Madrid  [retour]

12 - Biographie sur le site du CNI, www.cni.es/es/secretariageneral/biografia/ , consulté le 22 mai 2012.  [retour]

13 - Donnée fournie par le site de l’Instituto Nacional de Estadística, www.ine.es, consulté le 16 mai 2012.  [retour]

14 - Ainsi que Tahoces, Susana (29 novembre 2011) : communication personnelle, Madrid[retour]

15 - Résultats de requête intitulés « Inmigrantes por continentes y países más representados, según tipología lingüística de la lengua materna », Encuesta Nacional de Inmigrantes. Resultados a nivel nacional. Año 2007, accessibles sur le site www.ine.es , consulté le 25 mai 2012.  [retour]

16 - Information fournie par le site de l’Instituto de Estudios Turísticos pour l’année 2011 à la page   http://www.iet.tourspain.es/es-ES/estadisticas/fichadecoyuntura/paginas/default.aspx, consultée le 25 mai 2012.  [retour]

17 - Ar Rouz (Le Roux) David (2011) : « Quina política i quines pràctiques de traducció s’utilitzen a l’Estat espanyol? », communication à Castelló de la Plana, le 3 novembre 2011[retour]

18 - Botella, Almudena (14 décembre 2011) : communication personnelle, Madrid[retour]

19 - Remón Corrales, José Luis (1er décembre 2011) : communication personnelle, Pampelune [retour]

20 - Courriel d’Ander Irizar Apaolaza (2012) : RE: 2012. Destinataire : David Le Roux. 20 janvier. 5 documents joints.  [retour]

21 - Certains de ces textes sont mentionnés, voire expliqués en détail, dans Boyer et Lagarde 2002.  [retour]

22 - Irizar Apaolaza, Ander (2 décembre 2011) : communication personnelle, Pampelune ; et Oregi Goñi, Eneko (30 novembre 2011) : communication personnelle, Vitoria.  [retour]

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