Bulletin n° 12 - mai 2014

 


De la traduction au management interculturel

Jean-René Ladmiral

Dans ce lever de rideau ponctuel, je souhaiterais évoquer quelques problématiques sans les développer.
Je m'interroge sur le sigle lui-même de l'institution qui organise ce colloque, l'ISIT : quand je suis arrivé à l'ISIT, le libellé correspondait au sigle, c'était l'Institut supérieur d'interprétation et de traduction et Mme Marie Mériaud, qui a dirigé l'ISIT avant Mme Gormezano, a proposé un changement de libellé en « Institut de Management et de communication interculturels », avec cet interculturel élégamment au masculin pluriel après la communication, ce qui est une subtilité graphique à laquelle les gens qui travaillent sur le langage sont sensibles. Dans le milieu, cela a parfois suscité la surprise, et à la réflexion, il y a trois bonnes raisons pour cela.
Une de ces bonnes raisons a été évoquée par Nathalie Gormezano : le fait que la traduction voit son espace se restreindre sous la pression du « tout en anglais » et du fait aussi d'une concurrence un peu incontrôlée sur le fait que certaines universités forment des traducteurs sans en avoir la compétence. Et que du coup, on a un peu tendance à submerger le marché. Mais j'évoquerai trois autres raisons.
La première, c'est que paradoxalement, il y a un déni de la traduction. Mme Mériaud racontait une anecdote : elle travaillait avec des collègues qui dirigeaient des instituts prestigieux, de très haut niveau. L'un d'eux lui dit : « Marie, je vais élargir le recrutement de mes étudiants au niveau international. Je vais éditer mes brochures en anglais ». Marie Mériaud lui répond : « donne-les nous, nous allons les traduire en anglais ». La réponse de ce directeur : « ah, non, on ne veut pas une traduction, on veut un texte en anglais que puissent lire des anglophones ! » C'est intéressant parce que le concept de traduction est un point aveugle. Le traducteur est l'homme ou la femme invisible. La traduction est pour beaucoup un travail de dactylo avec un petit problème de langue en plus. Comment expliquer le déni de cette activité immémoriale – dans mon livre, j'avais appelé la traduction le plus vieux métier du monde - ? On peut l'interpréter en termes psychologique dans un rapport ambivalent au passé scolaire, et peut-être même en allant jusqu'à l'enfance. Sans aller jusqu'à Freud, je m'en tiendrai à Descartes qui semble déplorer que nous ayons été enfants avant que d'être hommes. Comment gérer ce déni de la traduction ?
L'attitude directe consiste à promouvoir la traduction, comme le fait par exemple l'ESIT, notre grande sœur : on vend une traduction et la traduction comme concept. L'autre stratégie, qui a été adoptée par l'ISIT, c'est de contourner l'obstacle et de pratiquer une stratégie oblique. Puisque le client est intéressé par le produit lui-même, puisqu'il a quand même encore besoin de traduction, il veut la chose mais pas le mot. Alors on va lui vendre la chose sans le mot.
Il y a aussi d'autres raisons : notamment le fait que la traduction est un cas particulier de la communication interculturelle, ce qui justifiait un changement d'intitulé qui correspondait plus à une sorte d'air du temps et d'une capacité de communication.
Et troisième remarque, je me souviens d'une formule de M. Guillaume Giscard d'Estaing, qui présidera l'après-midi, qui avait été l'invité d'honneur d'une journée pédagogique de l'ISIT. Il avait eu cette formule : « vos étudiants n'ont rien à envier à ceux et celles des écoles de commerce ». Ça m'a tout à fait convaincu, car M. Giscard d'Estaing est à l'évidence compétent dans le domaine et il n'y avait pas raison de douter de sa sincérité. C'était sans doute objectif.
Dans le premier cas, situer la traduction dans la communication interculturelle justifie la deuxième partie du titre « Institut de communication interculturel ». Et dans le troisième cas, cela justifie la première partie du titre « Institut de management interculturel ». Ces propos liminaires guideront le déroulement de mon intervention, qui comporterait trois parties :

    • la traduction comme transmission du sens ;
    • la traduction comme paradigme de la communication interculturelle ;
    • l'horizon du management interculturel.


Le titre de mon propos serait donc « De la traduction au management interculturel en passant par la communication interculturelle ».

Tout d'abord, la traduction comme transmission du sens, car c'est évidemment cela qui est le cœur de la traduction. S'il est vrai que le concept de traduction a disparu de nos intitulés, il est là implicitement. Une anecdote pour l'éclairer : lors d'une conférence internationale, où l'on avait besoin d'interprétation consécutive, l'interprète était un peu désarçonnée par un discours et demande une explication. On lui répond : « Miss, on ne vous demande pas de comprendre, on vous demande de traduire juste ».
Je ne fais qu'évoquer la question du littéralisme : j'ai développé le concept de sourcier et cibliste, qui a été à l'origine de très vastes polémiques. L'idée est en somme que traduire est « prendre congé » de la lettre du texte pour aller au sens, et le faire ré-exister. Mais la tentation littéraliste est très forte et il y a toujours, même chez des gens très compétents, des rechutes, des tentations de « régression littéraliste », tant est forte ce que Marianne Lederer appelait joliment « la rémanence têtue des signifiants du texte source ». La formule était heureuse et je voulais y faire écho. Même une unité terminologique n'a pas à être traduite en elle-même, même indépendamment de deux choses : d'une part, de l'interrogation sur le fait de savoir si cette unité terminologique a une fonction terminologique dans le discours ; d'autre part, si c'est le cas – c'est ce que j'appelle le théorème de codité terminologique -, si l'unité terminologique a une fonction terminologique, alors il ne faut pas traduire une unité, mais un élément de tout un réseau. C'est à dire réintroduire une problématique terminologique globale.
Je prendrai un exemple, à travers le terme d' « hystérie ». J'étais invité à Bordeaux par le professeur Toulouse, ce qui est paradoxal. J'exposais des vues sur l'interculturel, et je disais que, dans la communication orale, la personne bilingue avait tendance à être hystérique, parce que justement, le bilingue a une sorte de jouissance corporelle à « jouer le théâtre » de l'autre langue, à changer la voix, à changer la mimique. Étant avec un collègue philosophe, nous parlions de textes de Marx à traduire, et il me fait remarquer : « tu t'es mis à parler allemand, tu n'étais plus le même ». Et effectivement c'est l'expérience qu'on a de jouer deux pièces de théâtre différentes. Or, suite à mon intervention, une participante, américaine, réagit assez vivement sur le fait qu'on ne peut utiliser ce terme hystérique. J'interprète sa critique en fonction de quatre éléments, qui vont du psycho-individuel à l'interculturel :

  1. Il y a le politiquement correct anglo-saxon : le terme hystérie est interdit parce qu'il renvoie étymologiquement à l'utérus, et donc c'est discriminant, antiféministe.
  2. Une deuxième remarque, de type scientifique : le terme d'hystérie est maintenant remplacé, notamment pour les mêmes raisons, par le « syndrome de Briquet », et en français, on dit volontiers « personnalité histrionique ».
  3. L'hystérie a tendance à ne plus être une entité nosographique de tableau psychopathologique, mais une catégorie anthropologique. En fait dans des sociétés où nous ne sommes plus en rapport avec le réel, mais avec du langage, avec de la relation, le fait de récuser un terme correspondait d'abord à un problème de terminologie, de projection idéologique, et troisièmement de réinterprétation historique d'une catégorie. Un dernier point sur ce plan-là, la question est de savoir si les termes que nous employons dans le langage courant doivent être réinterprétés au nom d'une orthodoxie scientifique ou idéologique. Si c'était le cas, par exemple, on ne pourrait plus parler de tuberculose parce que cela renvoie à des pommes de terre ou à d'autres entités pathologiques. Ça me fait penser au prof de chimie qui arrive chez le pharmacien et qui demande « Mademoiselle, je voudrais de l'acide acétylsalicylique ». Et la jeune femme lui répond : « Vous voulez de l'aspirine ? » « ah, oui, j'oublie toujours le nom ! ». Le terminologisme et la paranoïa interculturelle.
  4. J'aurais pu vous parler de mon théorème du « salto mortale de la déverbalisation » à savoir que pour traduire, il faut arriver à se détacher du texte source pour aller au sens et à un moment, on est dans une sorte d'entre-deux, de « no man's langue » entre le déjà-plus du texte source et le pas-encore du texte cible.
  5. J'aurais pu parler aussi de la dissimulation, du fait qu'on s'écarte de la lettre pour arriver au sens. Et ça va être la fin de ma première partie.

Je prends toujours le même exemple : « to be or not to be », de Hamlet de Shakespeare. On traduit en général, « être ou ne pas être, telle est la question », « là est la question », « c'est la question ». En fait Hamlet se pose la question de savoir s'il va se suicider. Vous imaginez « être ou ne pas être », on dirait du Sartre ou du Heidegger, « telle est la question », on a l'impression que c'est un cours de communication en LEA. Un confrère québécois a proposé une traduction dont je suis jaloux : « vivre ou mourir, tout est là ». Et « tout est là », c'est la traduction meilleure que l'original.
Je soulignerai combien la traduction est un paradigme fort pour la communication interculturelle, dont le management interculturel constitue un horizon.

La conclusion que j'avais préparée, c'est la vraie question. Si l'on part de l'idée que la traduction constitue un paradigme fort pour penser la communication interculturelle et par voie de conséquence, en partie, aussi le management interculturel, qui suppose la communication interculturelle, en fait, on peut se demander si l'interculturel ne revient pas à « manger la culture de l'autre », soit sur le mode de la domination géopolitique, soit à titre personnel puisque nos trajectoires internationales, interculturelles, ont commencé par « ingérer » la culture de l'autre, pour avoir le « double clavier ». Si tel était le cas, alors on peut penser à l'auteur brésilien Harold de Campos qui pensait la traduction à travers le paradigme du cannibalisme. Dans ce cas-là, j'ai envie d'écrire management interculturel avec une lettre en moins : je supprimerais le deuxième « a », et au lieu du management interculturel, ce serait le « mangement interculturel ». Je vous remercie de votre attention.

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