Bulletin n° 14 - décembre 2015

 


D’une « langue » l’autre : la médiation traductive

Jean-René Ladmiral


Nous sommes heureux de publier cette étude de Jean-René Ladmiral, largement inspirée d’un précédent article des Cahiers de l’École Doctorale de Nanterre, n°4. Nous profitons de cette introduction pour remercier le Professeur Jacques Pain, qui nous a fort aimablement autorisé à en reprendre la publication. Suivant le cours de la pensée de J.-R. Ladmiral, nous revisitons la place relative des langues dans le travail du traducteur, les phases d’encodage et de décodage et surtout sur le salto mortale de la déverbalisation, les forces en présence dans les dynamiques de groupes, pour aboutir au renversement qui fait de la traduction le paradigme de la communication interculturelle. Les nombreuses références ne peuvent qu’inciter à relire son ouvrage co-écrit avec Edmond-Marc Lipiansky, La Communication interculturelle, dont la réédition aux Éditions Les Belles Lettres est annoncée pour cet automne.

Louis-Marie Clouet


Le plurilinguisme est au cœur de l’Europe ; et ce n’est pas seulement un problème de « communication » : la pluralité des langues est constitutive de l’identité européenne, d’une identité qu’il faut bien mettre elle-même au pluriel. Du coup, l’échéance d’une médiation de cette pluralité n’a cessé d’être à l’ordre du jour ; mais cette médiation peut présenter bien des visages, dont la traduction n’est qu’une des possibilités. Surtout : autant et plus que de langues, c’est de cultures (à tous les sens du mot) qu’il s’agit. C’est ainsi qu’on se retrouve confronté à la problématique de la communication interculturelle. Mais il y a plus ; l’identité européenne est structurée par des concepts- clés : la nation, le politique, la violence, etc. Et le pluralisme inhérent à ces divers « philosophèmes » fondateurs débouche sur l’horizon d’un « dictionnaire des intraduisibles ».

L’Europe est et a toujours été plurilingue. Mais maintenant, elle l’est sur une base de masse, c’est-à-dire que la multiplication des échanges économiques, culturels ou de loisirs fait que le plurilinguisme est devenu un problème de communication réel au niveau de la psychologie des individus, et qu’il émerge une demande de « traduction ».

À un premier niveau, la traduction dont il s’agit doit s’entendre au sens large où elle désigne tout travail de médiation inter-linguistique, permettant la communication entre membres de communautés de langues différentes. Or il n’est guère possible, ni même souhaitable, de mettre en place un dispositif « technique » mobilisant les compétences d’interprètes de conférences en toutes circonstances.

  1. D’abord, c’est là une solution trop coûteuse pour être généralisée, dans toutes les conjonctures où se trouvent mises en contact deux ou plusieurs langues.

  2. Mais il y aura lieu aussi de réfléchir à l’entropie que génère un tel dispositif dans la communication. Il arrive que la traduction, un peu comme la présidence de séance et le tour de parole institués dans les réunions plus ou moins formelles, finisse par faire obstacle à la communication qu’elle avait pour fonction de rendre possible[1].

  3. C’est pourquoi notre thèse est qu’il y a lieu de repenser en partie le rôle de l’interprète, sa spécificité et son statut, pour relever le défi de ce plurilinguisme de masse auquel nous confronte tout particulièrement l’Europe. L’idée est qu’en-deçà de cette aristocratie que représentent les « interprètes de confé» et au-delà de cette plèbe que sont aux yeux de ces derniers ceux qui font de l’interprétariat « de contact » (liaison-interpreting), il y aurait place pour un troisième niveau de « traduction » (orale) ou, plus précisément, de médiation interlinguistique (en allemand Sprachenmittlung, voire Sprachvermittung) ; et nous nous sommes attaché à définir le profil professionnel de ceux qui devront être, dans un avenir très proche, ce que nous avons appelé des animateurs de communication interculturelle[2].

  4. Surtout, il conviendra de démystifier « l’illusion de» qu’entretiennent à propos de la traduction (orale ou écrite) les unilingues et les profanes. Cette méconnaissance de l’altérité linguistique et de « 1’opacité » des langues est au principe de bien des naïvetés. Dans un contexte bilingue, tel individu (unilingue) demandera qu’on traduise ses jeux de mots ou les allusions éminemment culturelles de son discours, sans voir que tout cela est essentiellement lié à une langue et à une culture, et qu’en règle générale, donc, cela ne peut pas être traduit, au moins tel quel directement, sans le long détour de toute une explication qui fait perdre tout le sel de la saillie qu’on aurait voulu « faire passer »[3].

  5. Enfin, on pourra s’interroger sur le fantasme archaïque (ou la projection) de toute-puissance (linguistique) qui est encore attaché à l’image, fort ancienne et plus ou moins mythique, du polyglotte.

Quant aux processus que met en jeu la traduction, c’est là l’objet d’une recherche psycholinguistique qui, à vrai dire, n’en est encore qu’à ses débuts. On partira de la nécessaire dichotomie à opérer entre les deux phases psychologiques du « décodage » et de « l’encodage », et du travail cognitif qui se fait pendant la phase-charnière de la déverbalisation. Au demeurant, cette schize linguistique n’est pas seulement une distinction conceptuelle opérée par les chercheurs, « traductologues » et psycholinguistes, qui prennent la traduction pour objet ; c’est aussi le vécu difficile du traducteur lui-même, qui doit faire ce travail (et qui le fait) quand il traduit[4].

Pour traduire, il faut savoir des langues. C’est bien évident. C’est une condition nécessaire ; mais ce n’est pas une condition suffisante. Car, inversement, il ne suffit absolument pas de connaître des langues, même bien, pour savoir traduire : il arrive assez souvent que les bilingues soient de piètres traducteurs. Il reste que, pour les esprits non avertis, la traduction est une affaire de langues et le traducteur est un « linguiste ». Qu’en est-il dans les faits ? Au niveau du vécu du traducteur, les langues font figure d’évidence : cela va de soi (Selbstverständlichkeit) ; et ce n’est pas cela qui fait problème. Plus encore qu’un linguiste (au sens d’un spécialiste des langues, d’un « languiste »), le traducteur est un communicateur, préoccupé par le message dont il est en charge. Pour parler comme le linguiste genevois Ferdinand de Saussure, il s’agit plus de la parole que de la langue, que des langues où cette parole s’énonce.

La vérité est comme la santé de l’âme, disait Descartes. Quand on l’a, on n’y pense plus. De la même façon, le traducteur « oublie » ses langues : il se contente de les posséder (à moins que ce ne soit elles qui le possèdent, qui l’habitent !)[5]. Ce ne sont même pas des mots qu’il traduit, mais des idées[6]. Il y a pour ainsi dire une « évanescence des signifiants », et donc des langues où ils s’enracinent. Encore une fois, c’est sur le texte à traduire et, plus encore, sur le message qu’il a pour fonction de transmettre que se focalise le traducteur — je serais presque tenté de dire qu’il s’obsède — et ce, sur un mode particulier, qui est celui du dédoublement.

En effet, tout se passe comme si le traducteur vivait une expérience de dédoublement de sa subjectivité intellectuelle, qui se trouve là clivée selon les deux langues mises « en présence ». Pour l’essentiel, le travail (au sens plein du terme) de la traduction consiste à gérer la tension psychologique existant entre les deux moments contradictoires et complémentaires de l’opération traduisante : le décodage, c’est-à-dire en fait la lecture interprétant le texte original à traduire ou « texte-source » ; et puis l’encodage, ou plutôt la réécriture produisant le « texte-cible » d’une traduction.

À vrai dire, les termes d’ « encodage » et de « décodage », communément admis dans le discours linguistique (et même « traductologique »), risquent d’induire en erreur dans la mesure où ils laissent entendre que la traduction serait assimilable à ce que nous avons appelé un transcodage, comme si les unités de traduction étaient, d’une langue à l’autre, les items d’une concordance biunivoque ; alors que la réalité est beaucoup plus complexe[7]. Entre ces deux phases du processus psycholinguistique de la traduction, il se fait un travail de déverbalisation, faisant passer le message du niveau verbo-linguistique de la langue-source au niveau logico-cognitif d’un tertium quid qui n’est plus directement du ressort de telle ou telle langue et appartient à la fameuse « boîte noire » (black box), c’est-à-dire que l’on ne sait pas exactement comment ça se passe. Quoi qu’il en soit, c’est le lieu d’une activité mentale de conceptualisation et d’abstraction qui met l’intelligence cognitive aux commandes, « l’intendance » des langues n’ayant qu’à suivre, pour ainsi dire automatiquement.

Le traducteur entretient là des rapports ambigus, ambivalents avec ses langues, où l’on pourra se plaire à voir quelque analogie avec le classique et vaudevillesque « ménage à trois » ! Dans le meilleur des cas, il éprouve le sentiment grisant de sa puissance linguistique, comme un Don Juan de l’entre-langues ! En traduisant, on peut s’adonner au(x) plaisir(s) de tromper l’une pour mieux posséder l’autre, puis de revenir à la première qu’on n’avait délaissée qu’un moment pour mieux revenir la posséder à nouveau...[8]De fait, c’est là le vécu du bilingue virtuose, du traducteur à l’occasion.

Mais l’expérience de la traduction est aussi souvent plus laborieuse. Le passage de la première à la seconde des deux phases du processus de traduction qui viennent d’être évoquées est un moment de grande tension psychologique. Le traducteur met en jeu l’alchimie mentale d’une dialectique mémorielle délicate, aux termes de laquelle il lui faut à la fois oublier les signifiants de la langue-source, les « laisser tomber », et « retenir » les signifiés ou, plus précisément, le sens du message pour le réincarner dans les signifiants à venir de la langue-cible. Nous appelons ce moment- là, où le traducteur ne peut plus faire fond sur rien de tangible, le salto mortale de la déverbalisation. C’est un moment pour ainsi dire « dramatique ». D’où un certain nombre de problèmes psychologiques, mais aussi « techniques »[9].

C’est d’abord l’expérience bien connue et excessivement frustrante d’une perte des moyens d’expression, qui est comme une castration symbolique de la puissance d’écrire[10]. Il vient un moment où on ne sait plus dans quelle langue on est, où on se demande dans quelle langue peut bien être disponible le signifiant correspondant au découpage sémantique que l’on croit avoir en tête, « sur le bout de la langue ». D’où des épisodes de blocage mutiques, pour ainsi dire d’ « a-linguisme ». Il se produit là ce que nous avons appelé un phénomène de schizoglossie. Ces effets pourront être comparés aux ratés que l’on constate dans la progression de l’apprentissage d’une langue vivante étrangère (L2) et qui semblent devoir s’expliquer par le travail de déstructurations-restructurations permettant à l’apprenant de passer d’une interlangue (interlanguage) à une autre dans le cours discontinu de la construction d’une grammaire interne de la langue seconde[11].

C’est aussi la tentation de régression à une sorte d’ « obsessionnalisation » du texte-source qui fait que l’on se met à le lire, à le relire, à le re-relire, etc., comme si allait en surgir magiquement la solution-miracle d’un texte-cible comme en filigrane, alors que ces relectures ressassées induisent une fascination quasiment « hypnotique » qui ne fait qu’inhiber plus encore la mobilisation des ressources expressives qui permettraient de produire (enfin !) le texte-cible attendu. Trop sensible et trop attentif à ses langues de travail, tel « le schizo et les langues », le traducteur peut ainsi tomber « en arrêt » devant le texte-source, dont il devient le prisonnier. D’une façon générale, les difficultés de traduction peuvent entraîner, de proche en proche, de véritables blocages psychologiques. Autant de symptômes d’un « malaise dans la traduction », en sorte qu’on peut voir dans le traducteur un malade des langues !

En somme, le « traductologue » (ou théoricien de la traduction) pourra, dans le domaine qui nous occupe ici, être assimilé à un thérapeute ; et c’est à lever ces « complexes du traducteur » que nous nous attachons nous-mêmes dans le cadre des séminaires de « traductologie » que nous assurons pour la formation des traducteurs ; et nous nous plaisons à dire cum grano salis que ces enseignements ont une fonction de « traductothérapie »...[12]Bien sûr, il conviendra de ne pas prendre trop à la lettre de telles analogies, dont il reste qu’elles sont censées éclairer « ce qui se passe dans la tête du traducteur »[13], sans impliquer pour autant une excessive psychologisation.

En tout cas, une idée importante est qu’en matière de traduction, autant et plus que d’un couple de langues, c’est de deux versions asymétriques du « même » message qu’il s’agit : le message-source original, et le message-cible que le traducteur a à inventer comme s’il avait là un droit au plagiat licite — sauf qu’à vrai dire, du texte original à « sa » traduction, le message ne doit jamais être tout à fait un autre, mais ne peut jamais être non plus tout à fait le « même »... Et c’est encore cette idée qui partage les théoriciens de la traduction en deux camps.

Il y a d’un côté ceux que nous avons appelés les « sourciers » : ce sont des littéralistes qui surestiment le poids des langues ; à les en croire, le traducteur doit s’attacher au signifiant de la langue-source. Mais doit-on traduire de l’hébreu ou la Bible ? Cervantès ou de l’espagnol ? Ceux que nous avons appelés les « ciblistes », en revanche, sont des sémanticistes qui entendent traduire non pas les signifiants, ni même les signifiés, mais le sens (ou la valeur) d’une parole-source, d’un discours, qu’il s’agit de faire exister en respectant les contraintes propres à la langue-cible[14].Les premiers tendraient à « ethnologiser » les textes et à nous donner des traductions « savantes », accessibles seulement à un public restreint. Alors que les seconds se risquent à écrire le texte qu’on peut imaginer qu’aurait écrit l’auteur étranger s’il l’avait écrit dans notre langue. Ce faisant, ils assument ce que toute traduction peut comporter de déperdition, d’ « entropie » — comme aussi toute lecture, toute communication, et la communication unilingue elle-même, au demeurant[15].

Mais à côté de la psychologie individuelle du traducteur et des théories de la traduction, dont il vient d’être question, il y a aussi une psychologie sociale du bilinguisme et de la « traduction », au sens large où il s’agit dès lors des différentes modalités possibles de la médiation interlinguistique. L’Europe qui se fait devenant un espace plurilingue, devenant en réalité quotidiennement ce qu’elle était déjà fondamentalement, c’est « à la base » et dans une relation de proximité qu’est mise en œuvre la dynamique d’une communication plurilingue, qui rend nécessaire (et possible) « la traduction ». De fait, les choses se passent au niveau de groupes restreints — ceux-là mêmes que prend pour « objet » le psychosociologue et l’animateur dans le cadre de la dynamique des groupes — qui ont en l’occurrence la spécificité d’être bilingues ou plurilingues ; et c’est là ce dont l’Europe communautaire, par exemple, a commencé à multiplier les occasions plus ou moins durables.

Dès lors qu’a été écartée (pour les diverses raisons qui ont été évoquées plus haut) la solution « technique » de l’interprète professionnel, ladite traduction est prise en charge sur le tas par les bilingues qui se trouvent être présents au sein des groupes concernés. Du coup, cette « traduction » devient elle-même un phénomène de groupe, c’est-à-dire que la dimension psychosociologique de la dynamique des groupes vient interférer avec la dimension proprement linguistique de la traduction. Il y a là un champ tout à fait nouveau, qui a fait l’objet de recherches, notamment dans le contexte franco-allemand — où il nous a été donné de pouvoir mener un programme de recherche-action, ce qui constitue très certainement l’approche adéquate au type de phénomènes concernés, au moins dans un premier temps[16]. On a là une « situation de laboratoire » qui anticipe sur les problèmes de communication auxquels sera confrontée l’Europe. Sauf à se résigner à l’autre terme de l’alternative, qui serait de consentir à l’arasement culturel du tout-anglais[17].

Concrètement et plus classiquement, s’agissant de communication interculturelle à la base, on notera qu’il a toujours existé des gens, même illettrés, qui passent leur vie dans des situations de plurilinguisme, et pour lesquels la « traduction » (lato sensu) est une réalité quotidienne. C’est d’abord, bien sûr, le cas des populations dominées dans ces situations de bilinguisme, dont on s’accordera à reconnaître qu’elles ne sont que tout à fait exceptionnellement équilibrées[18].

A un niveau plus élémentaire, et encore plus répandu, il ne cesse de s’opérer une sorte de traduction dans les situations dialingues[19]les plus courantes et les plus banales quand, par exemple, nous lisons des modes d’emploi plurilingues dont la version française est parfois si défectueuse que nous sommes obligés de consulter les versions d’autres langues (et notamment l’anglaise, en principe rédigée avec plus de soin). De même, à un niveau tout à fait minimal, il y aurait quelques éléments ponctuels d’écriture « dialingue » dans le présent texte, ne fût-ce qu’avec les quelques mots étrangers qu’il nous est arrivé d’y insérer, etc. L’ouverture d’un espace européen, à la fois interculturel et plurilingue, ne pourra manquer de multiplier les conjonctures d’actualisation de type de situations, sur lesquelles il revient aux chercheurs en psychologie et en sciences sociales de s’interroger dès maintenant.

À quoi viendraient s’ajouter les incidences du colinguisme[20], c’est-à-dire de ce bilinguisme propre à la situation scolaire, où sont enseignées des langues étrangères. Cette conjoncture tend à induire chez les élèves ou « apprenants » des réactions de traduction spontanée devant ces stimulus que constituent les signifiants de langue inconnue. Dans le meilleur des cas, cette forme de « traduction » ne sera qu’une procédure de sémantisation de l’expression étrangère, et elle n’aura pas d’inconvénient dans la mesure où le sens donné à cette expression reste approximatif et flou. En revanche, cette « traduction spontanée » risque de faire obstacle à l’apprentissage de la langue étrangère si elle se stabilise (ou se « fossilise ») avec un sens précis : plutôt que de traduction, on devra alors parler de surcodage. Et là, on rejoint le domaine excessivement vaste et déjà amplement balisé de la psychopédagogie que doit mettre en œuvre la didactique des langues[21].

Il est clair qu’en cette affaire la place qui devra revenir à la traduction dans le cadre de l’enseignement des langues vivantes étrangères fait problème, qu’il s’agisse du cadre scolaire ou du monde en pleine expansion de la formation des adultes. Sans entrer ici dans les détails d’une question qui appellerait à elle seule tout un développement excédant les limites imparties à la présente étude, nous nous en tenons à la thèse qui est la nôtre, et que nous avons défendue en d’autres lieux : il convient de réhabiliter la traduction dans l’enseignement des langues, quitte bien sûr à en renouveler partiellement la pédagogie[22].

Plus généralement, on le voit, c’est à toute une psychologie de la communication interculturelle que renvoie le plurilinguisme en Europe ; et il apparaît que, contrairement à ce que l’on pense communément, la traduction (lato sensu) n’est pas une activité subalterne, sectorielle et « technique » : c’est une expérience humaine très large, qui met en jeu ces différents aspects de la communication interculturelle. Bien plus — par une sorte de renversement analogue à celui qui s’opère entre sémiologie et linguistique, et qu’avait noté Roland Barthes — il apparaît que la traduction, qui semblait n’être qu’une province, qu’un cas particulier de la communication interculturelle, se révèle être au contraire le paradigme qui permet de penser cette dernière[23]. En sorte qu’au bout du compte, ce serait la traduction qui viendrait englober ladite communication interculturelle.

En fait, les langues sont beaucoup plus qu’un simple instrument de communication. Sans aller jusqu’à mourir pour sa langue, les langues font l’objet de projections imagologiques, qui renvoient plus ou moins directement à ces autres projections imagologiques apparentées que sont les fameux « stéréotypes » interethniques concernant les peuples qui parlent lesdites langues. Cet imaginaire linguistique véhicule un implicite culturel qui est propre à chaque langue, en l’occurrence, et qui peut engendrer des malentendus, voire des conflits (et ce, d’autant plus facilement qu’il reste inaperçu, inconscient), etc. C’est là, à vrai dire, tout un chapitre bien connu et particulièrement « chargé » de la relation franco-allemande[24]: voilà un lieu d’ancrage, d’ambivalences psychologiques collectives extrêmement profondes, que permet de mettre en évidence la dynamique des groupes et le travail sur les conflits interculturels, et en l’occurrence inter-nationaux[25]. Il convient de ne pas sous-estimer l’importance de ce type de problèmes dans le contexte d’une Europe plurilingue qui s’attache à fondre ensemble des nations différentes et peut-être hétérogènes... Cette imagologie des langues, au demeurant, est en partie induite par l’enseignement — à un niveau plus immédiat, mais qui n’est sans doute pas sans rapport avec les ambivalences plus profondes qui viennent d’être évoquées. Ainsi, l’allemand est « guttural », mais aussi difficile (c’est une langue de sélection scolaire) ; si le français est une langue « cartésienne » (?), l’anglais est « une langue sans grammaire » ( !) ; l’italien est une langue musicale et « féminine », alors que l’espagnol est une langue « virile » ; pour ne rien dire du schwyzertütsch, du flamand ou encore de l’arabe...

Fondamentalement, la langue est un espace de socialisation globale, en sorte que les individus engagés dans un processus d’interaction plurilingue sont confrontés à l’ensemble des problèmes que pose la communication interculturelle, tant au niveau existentiel que relationnel. Chaque langue véhiculant un implicite culturel qui lui est propre, la traduction pourra servir de dispositif qui en permette l’explicitation, la « désimplicitation », ayant ainsi une fonction d’anamnèse cathartique où l’on peut voir une analogie plus ou moins lointaine avec la psychanalyse (une « glossanalyse » pour ainsi dire). Il n’est pas jusqu’à la communication unilingue elle-même qui ne se puisse penser en termes de traduction ; a fortiori en est-il de même pour la communication interculturelle (ainsi qu’il vient d’être indiqué).

Dans le cadre d’un « papier » comme celui-ci, qui n’est qu’un jalon dans le cadre d’une recherche en cours, la conclusion tendra moins à « clore » le débat qu’à l’ouvrir sur de nouvelles perspectives. Ainsi, les réflexions qui sont allées ici à thématiser les rapports existant entre traduction et communication interculturelle, au sein d’une Europe des langues déjà ante portas, débouchent-elles justement sur l’idée de la traduction comme paradigme de la communication interculturelle[26]. Et pour conclure, en revenant au contexte de la dynamique des groupes bilingues évoquée plus haut, c’est en partie là que le signataire de ces lignes a appris à parler plus clairement dans sa propre langue, anticipant la traduction qu’il aurait à en faire en allemand (lui, ou un autre). Puissions-nous ne pas avoir trop manqué à anticiper cette fois-ci la traduction qui pourrait être faite du présent texte...


1 - Sur ces questions, voir nos deux études « Pour une dynamique des groupes bilingues » et « Problèmes psychosociologiques de la traduction », parues dans la revue Connexions, n° 33 (1981), pp. 55-68 & n° 39 (1983), pp. 115-125, reprises et développées dans la première partie de notre livre : LADMIRAL J.-R., LIPIANSKY E.-M., La Communication interculturelle, Paris, Les Belles Lettres, 2015, coll. Traductologiques, pp. 21-76 (et, en l’occurrence, speciatim p. 61 sqq.).  [retour]

2 - LADMIRAL J.-R., « Traduire les langues, traduire les cultures. Une mise au point conceptuelle », in BALLIU C., BRACOPS M., MANGANO D., MERTEN P. (éds.), Il fabbro del parlar materno, Hommage à Jean-Marie Van der MEERSCHEN, Bruxelles, Éditions du Hazard, 2001, coll. « Actes », pp. 115-150, speciatim p. 139 sqq. ; cf. aussi « Traducción y comunicación intercultural », in Actas del I Simposio internacional de traduccion, Universidad de Las Palmas de Gran Canaria, 29 enero - 1 febrero 1990.  [retour]

3 - Sur cette question de la traduction (ou, plus souvent, de l’intraduisibilité) du comique dans un contexte bilingue, cf. La Communication interculturelle, op. cit., p. 69 sq.  [retour]

4 - Nous avons déjàabordéces problèmes de la psychologie du traducteur dans le cadre de deux études précédemment parues: dans « Traduction et ambiguïté », in BRISES (Bulletin de Recherches sur l’Information en Sciences Economiques et Sociales), n°7, octobre 1985, pp. 59-61, ainsi que, paradoxalement, dans « L’ordinateur est une vraie machine àécrire», in CLAS A., SAFAR H. (dir.), L’Environnement traductionnel, La station de travail du traducteur de l’an 2001 (Actes du Colloque de Mons, 25-27 avril 1991), Montréal-Sillery, Presses de l’Universitédu Québec, 1992, AUPELF- UREF: coll. « Universités francophones - Actualitéscientifique», pp. 329-340.  [retour]

5 - Sur cette « intimité »du bilinguisme (et donc aussi du traducteur), cf. notre étude sur « Le corps entre deux langues», in La communication interculturelle, op. cit., p. 77 sqq., speciatim p. 94.  [retour]

6 - Nous reprenons làune formule didactique du regrettéDaniel MOSKOWITZ: cf. LADMIRAL J.-R., Traduire: théorèmes pour la traduction, Paris, Payot, 1979, (Petite Bibliothèque Payot, n° 366). Réédition chez Gallimard, coll. «Tel »(avec une pagination identique), p. 220.  [retour]

7 - Ce n’est pas le lieu de discuter ici ce point de terminologie ou, plutôt, de conceptualisation; et nous nous contenterons de renvoyer le lecteur au livre que nous avons consacréspécifiquement aux problèmes théoriques de la traduction (cf. note précédente): Traduire: théorèmes..., op. cit., pp. 250, 15 sq., 203 sqq. et passim.  [retour]

8 - Sur ce « donjuanisme linguistique», cf. La communication interculturelle, op. cit., p. 77 sqq., speciatim p. 89.  [retour]

9 - C’est ce que je me suis attachéàmettre en évidence dans mon étude: « Le "salto mortale de la déverbalisation" », in LEE-JAHNKE H. (dir.), Meta (Universitéde Montréal), Vol. 50, n°2 (« Processus et cheminements en traduction et interprétation /Processes and pathways in translation and interpretation»), mars 2005, pp. 473-487.  [retour]

10 - Traduire: théorèmes..., op. cit., pp. 25 et cf. « L’Ordinateur est une vraie machine àécrire», loc. cit., p. 336 sqq.  [retour]

11 - Sur ces questions de psychopédagogie relevant de la didactique des langues, àlaquelle il sera fait brièvement fait référence plus bas, cf. notamment nos deux études: « Linguistique et pédagogie des Langues étrangères », in Langages, n°39, septembre 1975, pp. 5-18, et speciatim p. 14, ainsi que « Une interlangue interlinguistique: l’Allemand-zéro », in PIETRI E. (éd.), Problèmes théoriques et méthodologiques de l’analyse contrastive, Actes du colloque 29-31 octobre 1986 (CRELIC), Paris, Service des Publications de la Sorbonne nouvelle, 1988, pp. 73-98.  [retour]

12 - La méthodologie de ces enseignements dispensés àl’ISIT fait l’objet de mon étude: « Traduction philosophique et traduction spécialisée, même combat ? », Actes du colloque de Grenoble, 16-17 septembre 2005; cf. aussi ce que nous en avions déjàexposélors des Journées européennes de la traduction professionnelle (UNESCO: Paris, 25-26 mars 1987), dont les Actes sont parus dans la revue Encrages (UniversitéParis-VIII: Vincennes àSaint-Denis— Hachette), n° 17, printemps 1987, cf. pp. 190-197. Cette « traductothérapie»est aussi la finalitévisée par nos « théorèmes pour la traduction», cf. Traduire: théorèmes..., op. cit.  [retour]

13 - C’est le titre du livre de KRINGS H. P. (1986), Was in den Köpfen von Übersetzern vorgeht. Eine empirische Untersuchung zur Struktur des Übersetzungsprozesses an fortgeschrittenen Französischlernern, Tübingen, G. Narr Vlg., (Tübinger Beiträge zur Linguistik, n° 291).  [retour]

14 - « Sourciers et ciblistes», in Revue d’esthétique, n°12 (1986), pp. 33-42. Voir aussi LADMIRAL J.-R., Sourcier ou cibliste, Paris, Les Belles Lettres, coll. Traductologiques, 2014, 304 p.  [retour]

15 - C’est tout le problème de « l’objection préjudicielle»opposée àla possibilitéthéorique de la traduction elle-même qui fait l’objet du chapitre III de notre livre Traduire : théorèmes..., op. cit., pp. 85-114.  [retour]

16 - Dans le discours de l’institution commanditaire qui a financéces recherches, en l’espèce le Bureau IV puis le Bureau VII de l’OFAJ (Office franco-allemand pour la Jeunesse), on préfère parler de programmes de « formation-recherche », dans la mesure oùest associéàla recherche elle-même un projet de formation en direction des participants desdits groupes, destinés àdevenir des « multiplicateurs » dans le domaine de l’animation socioculturelle et de la formation. Sur la méthodologie et le dispositif de cette recherche, voir notre étude « Pour une dynamique des groupes bi-nationaux-Préliminaires méthodologiques », in Langage et Société, n°3, février 1978, pp. 3-47 ; sur la recherche elle-même et notamment sur les problèmes linguistiques, voir nos deux études parues dans la revue Connexions déjàcitées et développées dans la première partie de La Communication interculturelle, op. cit., pp. 19-76.  [retour]

17 - Cf. mon étude: « Entre Babel et Logos », in Le Nouvel Observateur, Hors-Série, janvier 2004 - janvier 2005, p. 8 sq.  [retour]

18 - Nous ne faisons que mentionner ici ce vaste problème, sur lequel il existe toute une abondante littérature, notamment sociolinguistique. C’est justement a contrario l’intérêt d’une « situation de laboratoire », comme celle de la dynamique des groupes franco-allemands qu’il nous a étédonnéde pouvoir étudier, dans la mesure oùn’y vient pas (trop) interférer la variable, lourde, de ce que nous appelons les « pesanteurs sociolinguistiques », cf. La Communication interculturelle, op. cit., pp. 24 et 29.  [retour]

19 - Nous empruntons ce concept àPORQUIER R., « Une situation particulière de contacts de langues: les textes et documents dialingues », in SUOMELA-SALMI E. (éd.), Curiosités linguistiques, Universitéde Turku, 2000, (Publications du Département d’Études Françaises 3), pp. 49-68. (Cf. aussi sociolinguistique et « dialinguistique », in Traduire : théorèmes..., op. cit., p. 146.).  [retour]

20 - BALIBAR R., L’Institution du français. Essai sur le colinguisme des Carolingiens àla République, Paris, PUF, 1985, (Pratiques théoriques, coll. dirigée par E. BALIBAR et D. LECOURT).  [retour]

21 - Sur ces problèmes, et notamment sur les concepts de sémantisation, de surcodage, de « fossilisation » des interlangues, etc., cf. par exemple BESSE H., « Des usages de la langue maternelle dans l’enseignement/apprentissage des langues secondes ou étrangères», in LEPINETTE B., OLIVARES PARDO M.-A., SOPEÑA BALORDI E. (éds. ), Actas del Primer Coloquio de Traductología, (2-4 de mayo de 1989), Universitat de València, (Quaderns de filologia), 1991, pp. 15-20 ; voire notre propre étude précédemment citée « Une interlangue interlinguistique...», loc. cit.  [retour]

22 - Nous avons consacréàcette problématique toute la deuxième partie de notre livre in Traduire : théorèmes..., op. cit., p, pp. 23-83, ainsi qu’une étude plus récente: « Pour la traduction dans l’enseignement des langues: "version" moderne des Humanités », in Les Langues modernes, n° 1/1987, pp. 9-21.  [retour]

23 - Cf. notre étude « Pour une philosophie de la traduction», in Revue de Métaphysique et de Morale, N° 1/1989, p. 21 sq.  [retour]

24 - Cf. La Communication interculturelle, op. cit., chapitres IX, VII, VIII et III.  [retour]

25 - D’une façon générale, c’est tout l’objet de notre ouvrage sur La Communication interculturelle, précédemment cité, que de traiter de ce problème complexe, les recherches que nous avons pu mener pour y apporter quelques lumières et en dégager les linéaments d’une pédagogie; sur ce dernier point, notamment, voir aussi le livre de DEMORGON J., L’Exploration interculturelle: Pour une pédagogie internationale, Paris, Armand Colin, 1989, (Bibliothèque européenne des sciences de l’éducation). Cf. mon étude: « Vers une Europe plurilingue des migrations: solutions et problèmes», in MORGENROTH K., VAISS P., FARRE J. (dir.), Les migrations du travail en Europe. Actes du colloque international: Migrations professionnelles et préprofessionnelles en Europe (UniversitéNanterre Paris-X), Berne, Peter Lang, 2003, coll. «Travaux Interdisciplinaires et Plurilingues en Langues Étrangères Appliquées », pp. 63-78.  [retour]

26 - Cette idée, déjàesquissée dans La Communication interculturelle, op. cit., p. 30 et ici même (cf. sup.) méritera d’être reprise et approfondie.  [retour]

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