Bulletin n° 11 - novembre 2013

 


Comportements uniformisés et rationalités singulières. Entre-jeux et dia-logue, au cœur de la dynamique entrepreneuriale

Thierry-Marie Courau


Le processus d’occidentalisation des cultures atteint toute la planète dont un grand nombre de populations des pays émergents et en voie de développement. Ce que nous avons exporté, c’est le modèle de l’individu libéral, autonome et tout puissant, et son corollaire : une société, fondée sur le contrat, qui se construit à partir de l’autonomie de l’individu et de ses exigences engendrées par les droits qu’il conquiert. Ayant perdu leur enracinement communautaire et la dimension qui leur est conjointe de la gratuité des relations, se développant au moyen des techniques et de l’appropriation monétaire, toutes les sociétés deviennent « merchandisées » (où tout doit être rentable) et consuméristes. Fondées sur le contrôle de l’énergie motrice, elles transforment les mondes ruraux en civilisations urbaines et leur apportent confort, médias et divertissement, alors même que la nature du travail se transforme en profondeur. Tout ceci s’accompagne d’une langue et d’une sous-culture communes, le « basic american-english », et conduit à l’évidence à une standardisation des formes de communication et des comportements de base.
Apparemment tout devient semblable. Les hôtels et les aéroports, les zones duty free, les taxis et les moyens de transport, les mails commerciaux de luxe, les cafés Starbucks. Il y a encore dix ans, il était encore possible de trouver des aéroports de capitale ou des hôtels de standing avec un goût suranné, vieillot, décalé. C’est quasiment impossible aujourd’hui. Les codes les plus ordinaires sont similaires dans tous les hôtels. Leur transgression astucieusement pensée fait figure de chic. Elle fait partie du jeu du semblable. Quant à la vie quotidienne, surtout chez les plus jeunes ou dans les affaires : vêtements, coupes de cheveux, nourriture, appareils mobiles, médias ; tout semble identique. Et pourtant ! Les séries télévisées, sous leur aspect uniforme, n’ont de succès localement que si l’imagination s’excite à partir d’ancrages psychologiques ancestraux.

Le jade et le diamant, ou l’impossible uniformité

Il est assez facile à constater que, dans ce monde apparemment homogène, les conceptions régionales des rapports entre les hommes et les femmes, entre parents et enfants ou entre collaborateurs, peuvent être à des années-lumière les unes des autres. Les mentalités, les façons profondes de comprendre l’existence, les perceptions de la réalité, subsistent dans leur complexité et dirigent les personnes bien plus qu’on ne le croit.
Je ne prendrai qu’un exemple récent. Zheng Ruolin, correspondant à Paris d’un quotidien national chinois publié à Shanghaï, avoue, dans son dernier livre Les Chinois sont des hommes comme les autres, ressentir une très profonde angoisse avec les discours des observateurs français car ils passent à côté de la réalité chinoise. Son projet devient « d’expliquer pour quelles raisons il est si difficile, pour des esprits occidentaux de pénétrer l’âme » du peuple chinois [1]. Afin d’évaluer la distance entre les civilisations chinoise et européenne, il utilise une comparaison sur l’estimation du jade et du diamant, pierre précieuse caractéristique de chacune d’entre elles.
« Autant un jade est changeant, d’une transparence variable, dépourvu de critères incontestables de valeur, donc plein de mystère dans sa substance même, autant un diamant peut être classé de manière très stricte et indiscutable. Son prix dépendra de son poids, de sa couleur, de sa pureté et de la perfection de sa taille… Il n’en va pas de même pour le jade. Qui aime un jade trouvera normal qu’il soit le plus cher du monde [2]. »
Cette réflexion le mène à demander que l’on dépeigne la civilisation chinoise « de façon sensible et relative » [3] comme pour un jade, et non pas comme on jauge un diamant « à partir de critères fixes, à l’aune d’une rationalité desséchante ». Ce témoignage rend compte de notre situation paradoxale. Il semblerait que l’uniformisation de la planète rende aisée la transmission des informations. Mais dans le même temps, nous découvrons que nous ne sommes pas compris, que nous ne comprenons pas.

Reconnaître que des impensés, des rationalités singulières sont en jeu

Il nous est difficile d’accepter que nous ne percevions pas tous la réalité de la même façon. Ceci nous est pourtant propre car cela dépend de l’héritage qui nous charpente. Nos réflexions ne sont pas celles des autres. Par exemple : « Qu’est-ce que la vérité ?, Qu’est-ce que l’homme ? » sont des interrogations occidentales qui ne font pas sens dans d’autres cultures pour lesquelles la vérité ou l’homme ne sont pas des concepts à définir mais des expériences qui se transmettent sans nécessiter des discours dialectiques. La vérité y sera par exemple connue par le cœur et non par la tête, par la raison raisonnante. Elle sera de l’ordre du sentiment ! Tel autre fera les choses, mais il ne faudra pas lui demander pourquoi il les fait. Sachant que le monde invisible est bien plus important que le monde visible – comme le cœur de l’arbre l’est à l’écorce, il agira de façon à vivre d’abord en bonne relation avec le premier, condition de son équilibre actuel, et non pas en fonction de la surface des choses, de l’écorce. Ce cœur de l’arbre n’est pas communicable à qui ne lui appartient pas.
Apparemment, nous adoptons les mêmes façons de faire, de vivre et de penser, mais des impensés structurent les consciences, les intelligences et les perceptions sensorielles. Nul ne s’en défait facilement, même s’il peut penser les enfouir, les édulcorer ou les dissoudre dans le bain d’une autre culture, d’un autre milieu. Bien au contraire, cette rencontre les renforce tant qu’ils ne viennent pas au jour de la pensée et de la parole, et alors même que cette culture rencontrée ou importée semble avoir pris le pas sur l’héritage originel. Pour celui qui est né dans une culture autre que celle qui vient à lui, il s’agit tout au plus d’un habillage, d’une intelligence de situation, pas même d’un métissage ou d’un tissage. Même si celui qui naîtra dans un monde marqué par une pluralité de cultures produira inconsciemment une pensée tissée de ces différents apports, il ne pourra pas renoncer de lui-même à sa propre culture locale, toujours située, dans son milieu, dans son groupe. Elle ne sera que ressaisie dans une société plus large, régionale, nationale, et dans une méga-culture (celle de la technique audiovisuelle numérique en réseau et de l’utilitarisme monétarisé et consumériste). Le citoyen du monde est d’abord le fils d’un monde, somme toute assez réduit.
Pour l’illustrer, nous pourrions prendre l’image des poupées russes venant s’emboîter les unes dans les autres. Chacune donne un cadre, des couleurs, une rationalité. Les premières et les plus petites sont les plus structurantes pour la personne. Les dernières naissent à partir des apports extérieurs et des échanges successifs. Personne n’a la même composition de poupées. Pour qu’une relation s’établisse, chacun revêt la poupée adaptée, le vêtement qui permet la reconnaissance visée.

Apprendre à travailler ensemble sans se comprendre

Chaque milieu a construit ses codes et peut par intérêt emprunter les codes de l’autre. Notre vision française très analytique pourra être copiée, employée par ceux qui voudront entrer en rapport avec nous, mais cela sera la plupart du temps simplement un outil, un instrument, qui sera vite mis entre parenthèses dès que le partenaire ne fera plus face, dès qu’il retournera au monde auquel il appartient.
L’illusion de pouvoir se comprendre perdure longtemps. Dans des collaborations entre cultures et langues étrangères, traduire semble suffisant pour transmettre ce que l’on dit, fait ou est. Que cela ne le soit pas est difficile à admettre. Cette vision des choses peut durer bien au-delà des premiers échecs car les faits ne sont pas interprétés selon l’angle des singularités culturelles. Ils sont lus à partir d’une grille importée de notre univers, construite à partir de nos usages, de nos méthodes, de nos exigences. Appliqués sur un milieu qui ne les comprend pas, nous ne faisons que lire le monde de l’autre depuis le nôtre. Nous ne le comprenons pas. L’autre fait de même. Il laisse croire qu’il comprend. Du coup, puisque l’on pense s’être compris, (car le plus souvent si le partenaire, le collaborateur, n’a pas réagi, c’est donc qu’il a compris !) le mauvais résultat, l’échec, est attribué à la mauvaise qualité du personnel ou du management local, voire au mensonge de l’interlocuteur, à sa tromperie. Il est alors tentant pour résoudre ce problème de faire venir des gens de chez soi (car au moins ceux-ci comprennent ce que l’on fait et comment on le fait !). L’honnêteté voudrait pourtant que nous reconnaissions que, la plupart du temps, nous avons mis en place une communication uniforme ou dont seule la forme a été adaptée (mais toujours selon notre point de vue sur ce qu’est l’autre).
Soit on a cherché à comprendre et on a échoué sans comprendre pourquoi. Soit on n’a pas cherché à comprendre du tout. Si dans les deux cas, on n’a effectivement ni compris ni réussi à travailler ensemble, c’est plus largement la question de l’avenir de toute collaboration qui se pose. S’il n’est pas possible de se comprendre entre cultures singulières, peut-on réussir à travailler ensemble ? Et pourquoi chercher à comprendre l’autre s’il n’est pas possible de le comprendre vraiment ?
En fait, « ne pas se comprendre » n’est pas le problème. Il est dans l’illusion de croire que l’on puisse se comprendre. Prendre conscience et accepter que l’on ne se comprendra pas vraiment est un pas considérable dans l’établissement d’une relation. Ceci n’empêche pas pour autant qu’il faille chercher à comprendre car c’est dans cette quête de comprendre l’autre que s’ouvrent de nouveaux horizons, inconnus pour l’un et pour l’autre, à découvrir ensemble. Ainsi et façon paradoxale, le travail à entreprendre pour comprendre l’autre est à tenir en même temps que le renoncement à croire que l’on puisse le comprendre. Ceci ouvre la possibilité de laisser émerger la rationalité singulière de l’autre et lui permettre, avec celle-ci (il n’en a pas d’autre), de trouver les moyens pour répondre aux objectifs poursuivis en commun, d’habiter un espace favorable à la créativité.

Le dia-logue au cœur de la dynamique entrepreneuriale

Cette attitude paradoxale d’effort et de relâchement, qui permet de travailler à des projets entrepreneuriaux communs, est celle de la création de relations dialogales qui déploient efficacité et performance pour l’entreprise comme autant de fruits inattendus. Pour mieux l’envisager, ceci demande de revenir aux fondamentaux du dialogue [4] . Ce terme est souvent mal compris. Il peut être employé avec deux prépositions « entre » et « avec ». Avec la première, il est le plus souvent assimilé à une conversation, à un entretien ou une communication entre deux personnes, voire deux groupes de personnes. Il est vu comme un jugement en surplomb, un constat ou une méthode d’échanges, comme un moyen qui vise une convergence de vues, un consensus ou pour le moins un chemin à prendre ensemble. En somme, il doit être un outil pour atteindre un résultat. La seconde préposition « avec » renvoie à la réalité d’une proximité spatiale et temporelle, mentale et affective, au choix d’être auprès de quelqu’un.
Une réflexion étymologique peut nous aider à élargir notre compréhension, à penser autrement. Le terme dialogos est d’origine grecque. Nous pouvons comprendre dialogos comme l’événement de traversée (dia) en une personne de la parole (logos) de l’autre, du surgissement en elle d’une parole à cause (dia), grâce à autrui  [5]. Il n’est pas un « duologue », une confusion ou une accumulation de monologues. Si le préfixe dia marque la séparation, le mot logos est chargé dans le monde occidental par la double densité de la raison et du vouloir, de la parole et de l’acte, de la vérité et de l’amour [6]   , de l'écoute et de l'hospitalité.
Par sa combinaison de dia et logos, dia-logos, le dia-logue se présente comme l’ajustement de toute la personne à la réalité d’autrui. C’est avec cette toute autre charge que celle de son utilisation habituelle (où il est réduit à n’être qu’une méthode ou un instrument pour obtenir un accord) que le dialogue doit être approché. Elle permet d’entreprendre le parcours qui doit permettre à chacun d’habiter sa place pour le projet entrepreneurial envisagé ensemble, dans le total respect de ce qu’il est.
En affirmant qu’« être toujours à nouveau capable de dialogue, c'est-à-dire écouter l’autre, me semble être la véritable élévation de l’homme à l’humanité [7] » le philosophe allemand Hans-Georg Gadamer (1900-2002) nous rappelle ce qui est le cœur d’une véritable communication humaine. Dialoguer avec quelqu’un est une décision personnelle de se mettre à l’écoute de celui qui vient à soi avec tout ce qu’il est. La mise en œuvre du dia-logue, se doit d’être d’abord compris comme une écoute qui permet de recevoir et de se laisser traverser par la parole d’autrui. Il devient le mode adapté et la dynamique efficace d’une juste appréciation des situations. Loin d’être confondue avec la possibilité de trouver un accord ou la reconnaissance d’une similarité, cette attitude, suscitée par une parole et l’action qui lui correspond, invite à aller vers l’avant, vers du commun.

Le dia-logue se réalise entre les jeux

C’est dans le renoncement à la quête du semblable et dans la reconnaissance de la réalité singulière des partenaires que s’ajustent les façons d'être en vue d’un commun. Chacun vient avec son héritage, avec le « jeu » qu’il tient en main. Le dialogue trouve son lieu dans l’entre-jeux, entre les héritages reçus ou à recevoir, individuellement et collectivement. Le dialogue se réalise si la parole de celui qui demande à être entendu est reçue dans cet entre-jeux, ce milieu. Et si elle suscite une réponse, qui est d’abord, justement et tout simplement, le fait d’avoir été accueillie, entendue. La parole écoutée, c’est le partenaire, le collaborateur qui est reçu et reconnu par quelqu’un, par un corps qui lui offre l’hospitalité. Pour autant, écouter ne signifie pas faire disparaître la limite. Au contraire, il l’exige. Ceci ne contredit pas l’ouverture mais la permet. Ceci rend possible l’être « avec ». Un dialogue sans limites est un bavardage. Mais à l’inverse, une limite sans dialogue, sans écoute, est un mur. Le dialogue renonce ainsi à entretenir un illusoire mélange des mondes ou leur lutte pour se prêter à une rencontre étonnante de ceux-ci, en les conservant dans leur distinction, où l’un choisit d’entrer en unité avec l’autre, sans confusion, par un milieu commun. L’autre, invité à se prêter lui aussi au dialogue, reste libre d’y répondre ou pas. Il peut se contenter d’être écouté, sans écouter lui-même. Le premier n’exige pas la réponse ou l’attitude réciproque et consent à aller jusqu’au terme. En cherchant à s’ajuster ainsi, il se dévoile à lui-même et apprend à se connaître dans ses résistances et ses peurs. Paradoxalement, la rencontre d’autrui révèle son identité. Il advient à sa singularité en s’ouvrant à l’autre, il est lui-même. Il reconnaît qu’aucun monde ne ressemble à un autre. Il est disponible pour mettre en commun et au service d’un projet ce qu’il est avec celui qui ne lui ressemble pas.
Au terme de cette réflexion trop brève, il apparaît que la réponse des entreprises aux différences culturelles qui surviennent en masse et de façon brutale ne peut pas être celle de la remise en cause du monde que chacun est, individuellement ou collectivement, au profit de la recherche d’une illusoire uniformité. Chacun vit et pense par et dans son monde. Il s’agit alors d’engager ces rationalités si diverses, internes et externes, dans et pour le projet entrepreneurial. C’est bien l’épreuve des perceptions singulières de la réalité qui peut conduire – si elle est accueillie consciemment et non vécue en force ou refoulée dans un déni - à une tension créatrice, au surgissement d’un espace, d’un entre-jeux où peut s’élaborer un commun a priori inconnu au départ. Elle mène à une expérience paradoxale : celle où la découverte de l’impossibilité de se comprendre n’altère en rien, bien au contraire, la capacité d’aller ensemble et le surgissement de la joie, signe d’une véritable rencontre.


 

  1 - ZHENG Ruolin. Les Chinois sont des hommes comme les autres. Paris : Denoël, 2012, p. 255.  [retour]

  2 - Ibidem, p. 254.  [retour]

  3 - Dans la pensée chinoise, la nature de la réalité est décrite par la multiplication des points de vue, et non pas expliquée. Un même objet pourra être qualifié de façon différente selon la question à laquelle on le soumet. Ainsi la terre peut-elle être carrée, ronde, plate.  LARRE Claude, ROBINET Isabelle, ROCHAT DE LA VALLEE Élisabeth. Les grands traités du Huainan zi, Paris : Cerf, 1993, p. 81, 139-142.  [retour]     

  4 - Je pars ici de quelques notions que j’ai développées dans le cadre d’une réflexion sur un management par le dialogue. Cf. COURAU Thierry-Marie (dir.). Entreprises et diversité religieuse : un management par le dialogue. Paris : AFMD, 2013. Disponible sur :   http://www.afmd.fr/IMG/pdf_AFMD-DIVERSITE-RELIGIEUSE-web.pdf[retour]

  5 - La préposition grecque dia qui marque la séparation peut signifier : par, à travers, par le moyen de, par l’intermédiaire de, grâce à, à cause de, etc.  [retour]

  6 - Le terme logos reçoit différentes acceptions dans l’antiquité grecque dont celles de principe de raison, de parole. Pour le christianisme, Jésus le Christ est le Logos divin - par qui le monde existe, venu dans l’humanité assumer la réalité d’être un humain singulier, révélant par sa parole, sa vie, sa mort et résurrection, l’amour par et dans lequel Dieu crée ce monde. Ce Logos, indissociable de la personne du Christ, est tout à la fois vérité et amour. C’est par (dia) ce Logos qu’il est, que Dieu est en relation (crée) et dialogue avec les hommes. Cette compréhension est indissociable de celle de Dieu comme Trinité (Père, Fils – Logos et Saint-Esprit).  [retour]

7 -GADAMER Hans-Georg. Langage et vérité. Paris : Gallimard, 1995, p. 174.  [retour]

ISIT - CRATIL

39 bis rue d'Assas
75006 Paris
+33 (0)1 42 22 33 16 
Design: Page18 Interactive
Le Bulletin du CRATIL - ISSN 2263-7591 2015-Tous droits réservés ©