Bulletin n° 11 - novembre 2013

 


Afrique : l’oubli occidental d’un modèle interculturel

Marc Fontrier


INTRODUCTION


La transmission du sens induit la double circulation d’une information raisonnablement comprise par les protagonistes de l’échange. Le préalable en est une bonne identification de la matière à transmettre, mais aussi une connaissance acceptable de l’ensemble des codes d’expression utilisés par l’interlocuteur. Ces codes doivent être d’autant plus précisément identifiés que l’objet de l’échange est subtil et complexe. En effet, la difficulté croit de manière exponentielle au fur et à mesure qu’ils relèvent ou font appel à un système de valeurs inhabituel, étranger jusqu’à se révéler parfois insupportable à l’entendement ou à la sensibilité.
L’Afrique présente ainsi une kyrielle de modèles traditionnels qui, bien que souvent masqués, voire occultés par les Africains eux-mêmes, n’en sont pas moins omniprésents. Les sociétés extracontinentales en soupçonnent certes l’existence, mais ignorent ou ont désormais tout oublié de l’alchimie qui a conduit à leur établissement. Ces codes qui partent de la simple gestuelle à la connaissance de la langue sont traversés par des systèmes de valeur spécifiques dont l’ignorance mène de l’incompréhension à l’échec, voire suscitent une réaction purement et simplement xénophobe. C’est de cet échec et des possibilités de le pallier qu’il me revient de vous parler aujourd’hui.
Mon propos se limitera à évoquer la communication avec les sociétés d’Afrique subsaharienne, excluant de facto l’Afrique du Nord, arabo-musulmane. Il commencera en rappelant le contexte historique de ce qui apparaît maintenant comme une déconstruction de la relation entre l’Afrique et l’Europe. Je poursuivrai par l’évocation des caractères qui m’ont semblé les plus singuliers sinon les plus incompréhensibles pour nos propres sociétés et terminerai sur les stratégies souhaitables propres à reconstituer un vrai savoir et à rétablir une compréhension réciproque.

UNE RELATION RÉCENTE DEVENUE AMBIGUË

Parler de notre connaissance du continent africain nécessite quelques remarques liminaires. En tout premier lieu, pour comprendre le pourquoi de la distanciation qui s’est établie, on ne peut faire l’économie d’un retour sur notre histoire commune. Aussi poserons-nous comme postulat, simplificateur mais à vocation pédagogique, que l’Afrique au fil de sa relation avec le reste du monde a fait l’objet de trois colonisations.

Un monde tardivement découvert – La colonisation impérialiste
Ce constat d’ordre historique nous conduit à observer qu’une approche interculturelle entre nos deux mondes n’a été que tardivement établie : la pénétration d’éléments extracontinentaux à l’intérieur du continent noir est en effet un phénomène somme toute récent, peu identifiable avant le xixe siècle. Jusqu’alors, la rencontre s’est limitée à la fréquentation de ses côtes orientales par les Perses et les Arabes, puis celle de ses côtes occidentales, à partir du xve siècle par les Portugais. Cette première relation aura été purement mercantile, sans velléité colonisatrice jusqu’au siècle avant dernier. L’Afrique est dans un premier temps une promesse ultra-saharienne d’or et d’ivoire avant de devenir à partir de 1441, entre autres denrées, un gigantesque réservoir d’esclaves consommé dans des proportions nouvelles après la controverse de Valladolid. Les marchandises sont acheminées vers le littoral où sont situés les points d’échanges, emporia ou comptoirs. Dans ce cadre à la fois simple et brutal, nul n’est enclin à se préoccuper de la façon de penser, de vivre et de s’organiser des populations avec lesquelles on est entré en contact, surtout pas celles de l’intérieur.
La colonisation en revanche, par la simple promiscuité qu’elle induit, conduit deux siècles plus tard à une première connaissance avérée de la diversité du continent, au moins aux plans géographique et humain. Strictement impérialiste, elle commence à la fin du xixe siècle pour s’achever dans les années 1960 ; l’espace est absorbé par des métropoles conquérantes, la population sommée de mettre ses comportements séculaires en harmonie avec le droit des vainqueurs. Si cette période a donné lieu à des excès, elle a aussi suscité un intérêt scientifique pour l’Africain dont on s’étonnait des originalités. Pour assumer « le fardeau de l’homme blanc », il importait de se faire une idée plus précise de l’homme noir. Aussi la plupart des conquérants occidentaux et les fonctionnaires qui les accompagnent s’intéressent-ils à leurs conquêtes qu’ils entreprennent de décrire. Leurs observations alimentent un premier savoir africaniste qui, s’il procède d’une relation en miroir, n’en donne pas moins lieu à des remarques pertinentes, à la façon glacée de l’entomologiste. Les sociétés et les comportements nécessairement exotiques des assujettis sont examinés, évalués et expliqués à l’aune des habitudes des peuples colonisateurs.

La décolonisation et le temps des mensonges – La colonisation idéologique
À ce regard des premiers conquérants, parfois contempteur dans l’esprit, mais plutôt soucieux de lucidité dans la lettre, succède une réflexion d’une tout autre nature, engagée dans l’Entre-deux-guerres et résolument poursuivie au terme de la Seconde Guerre mondiale.
Elle s’inscrit dans un processus idéologique se réclamant de méthodes revendiquées comme scientifiques, donc incontestables. La nouvelle praxis accapare tout savoir à des fins politiques. Les observations et les travaux qui en résultent procèdent d’un sentimentalisme généreux, mais dans le même temps occultent systématiquement tout ce qui pourrait remettre en cause l’objectif ultime de leurs coryphées, l’indépendance des peuples. Le processus serait incontestable s’il ne se conjuguait avec une condamnation discriminatoire et sans appel de toutes les réalisations de la colonisation. Le nouveau discours procède d’une pensée judéo-chrétienne mâtinée du protolaïcisme des Lumières et définitivement formalisée par la philosophie de Karl Marx.À l’aube des indépendances, les Africains eux-mêmes se seront pris au jeu. Ils supposeront sans réserve que l’État-nation à l’occidentale était la panacée face à l’atomisation sociale considérée comme un fléau inhérent aux mondes africains.
C’est donc en dépit des curiosités du colonisateur et au terme d’un exercice qui aura finalement enrichi peu de monde qu’à partir des années soixante il est renoncé à l’empire au prix de quelques concessions financières. Les colonies sont cédées en viager aux plus complaisants de leurs nouveaux citoyens. Discrètement, dans un monde plus bipolaire que jamais, la farce était consommée.
La deuxième colonisation peut alors s’installer. En ces temps de Guerre froide, il s’agit d’occuper le terrain par procuration en faisant place à une colonisation idéologique. De part et d’autre des deux blocs, un homme nouveau est imaginé, libéré de ses traditions et savoirs séculaires, donc affranchi de ses démons. Les nouveaux discours s’installent en terme de développement, prônant ici le libéralisme, ici le dirigisme d’État sous toutes ses formes. De nouveaux satrapes sont adoubés sur lesquels les gouvernements étrangers fondent les intérêts de leurs blocs respectifs. L’étude de l’Afrique se concentre alors de manière obsessionnelle sur les méfaits de la colonisation : le monde libéral par une pratique résolue de l’autoflagellation recherche l’absolution dans des coopérations aussi dispendieuses qu’ineptes ; le socialisme scientifique tente de convaincre de sa pertinence salvatrice en procédant à des décervellements puérils accompagnés de surarmements à peine plus préjudiciables.

La débipolarisation – La colonisation économique
Cette situation perdure jusqu’à la fin de la guerre froide quand sur une Afrique brutalement privée de ses béquilles, se met alors subrepticement en place une troisième colonisation, une colonisation économique.
Le changement s’opère comme il se doit sur fond d’autodisqualification des précédents acteurs. Mais si la décolonisation s’était, à quelques théâtres près, déroulée sans violence paroxystique, le processus est cette fois largement accompagné de sanglantes curées visant, en interne, à s’approprier ce qui présente quelque valeur ou, pour les plus avertis, ce qui pourrait en acquérir. Nombre de pays plongent ainsi dans l’horreur de conflits que l’Occident effaré considère d’un autre âge et effrayé s’enfuit. Sauf qu’en l’occurrence parler « d’un autre âge » est absurde ; d’autres lieux, d’autres gens certes, mais un « autre âge » non, car l’Afrique est bien là, partie de notre présent.
Il reste qu’à l’établissement de ce nouveau contexte, de l’Est comme de l’Ouest, les manipulateurs défaillants ne concluent pas à la nécessité de poursuivre la gabegie de la période révolue. Ils n’en ont d’ailleurs plus les moyens. Le monde des années 1990 est occupé à se réimaginer. La fin de la Guerre froide est un désastre pour les stratèges dont le fonds de commerce s’est soudain délité. À propos de l’Afrique, seuls à ne pas céder au vertige, quelques bobos attardés diffusent encore à leurs semblables leurs sempiternelles niaiseries approximatives et pleurnichardes tandis que néotarzaneries et business humanitaires se substituent définitivement à la connaissance véritable des gens.
Pour leur part, non sans avoir fait le procès de chacun sauf eux-mêmes, les faiseurs de pluie de l’université et de la presse quittent alors discrètement le gauchisme de leurs vingt ans pour se reconvertir dans la social-démocratie. Quant aux petits peuples d’Afrique, plus que jamais seuls face à de nouvelles élites adoubées dans le sang ou reconduites dans la crainte, ils restent sur le carreau. Le décrochage n’en est pas moins patent, l’Occident a perdu les clés d’une compréhension apaisée, le monde ne comprend plus.
Le discours faussement scientifique qui tendait à présenter les Africains comme des Occidentaux en devenir vacille maintenant sur ses prémisses ; rien n’a changé pourtant. Mais toutes campées sur des certitudes obsolètes, aucune organisation internationale ne songe à leur proposer autre chose que de devenir les citoyens d’un modèle d’État-nation que l’Occident lui-même aujourd’hui, quand s’accélère la mondialisation, est peu ou prou en train de remettre en cause. C’est cette ambiguïté partagée et entretenue par une inconséquence politique affligeante qui fonde aujourd’hui notre incompréhension des réalités africaines.
Néanmoins, tandis que disparaît la génération des dictateurs complices des vieux colonisateurs, des forces nouvelles occupent le terrain : les États-Unis, la Chine, les États arabes et bien d’autres maintenant, avec leur nouveau cortège idéologique, décliné de l’ultralibéralisme aux églises évangéliques et bien sûr à l’islam. Et nous en sommes là. L’Afrique du dessus ne pèse plus, seule l’Afrique du dessous importe. L’Africain n’intéresse qu’en tant que facilitateur de l’accaparement des ressources de son sous-sol.
Alors face aux nouveaux concurrents, sommes-nous encore capables de nous octroyer une marge de manœuvre ? Peut-on encore identifier une coopération afro-européenne équitable propre à réinstaller ce qui fut nos valeurs et ce qui demeure nos intérêts, tout en participant développement véritable d’un continent dont la jeunesse, innombrable et désemparée, nous submergera sinon ? Quelle voie privilégier entre le poison insidieux d’un tiers-mondisme anachronique qui ne dit plus son nom et un cynisme indifférent nous ramenant de quatre siècles au mercantilisme colbertien ? Le sac en plastique se substitue à la verroterie, le coltan à la plume d’autruche tandis que, sous un mode à peine différent, l’importation de main d’œuvre servile reste dans le fond ce qu’elle a toujours été.

L’OUBLI ET LA RÉGRESSION DES SAVOIRS CULTURELS

Du constat de déconstruction de la relation afro-européenne qui résulte de cette situation, il ressort que la grande affaire de la transmission du sens ne peut prendre un nouveau départ qu’à la condition d’une redécouverte, d’une réidentification des signaux de l’interlocuteur. Or cette identification passe par un savoir puis par un ressenti.
Le savoir en question ne peut se fonder que sur un réapprentissage du contexte espace-temps, c’est-à-dire une histoire et une géographie. Elle nécessite ensuite une compréhension des organisations mentales et de tout ce qui en procède, des croyances aux constructions sociales. Un exercice d’autant plus nécessaire que celles-ci diffèrent radicalement des nôtres, de la nôtre. Ce n’est qu’une fois ces préalables a minima accomplis qu’il deviendra possible d’envisager une règle de relation, un modus operandi propre à asseoir un échange accompli et non simplement approximatif et formel.
Poursuivre en quelques minutes un balayage des sociétés africaines est naturellement une gageüre. Tentons cependant à grands traits, aussi insuffisants qu’imprécis certes, de cerner modestement le sujet et indiquons quelques pistes réputées essentielles, identifions quelques repères.

Considérer d'emblée la problématique de la diversité et du nombre
J’évoquerai en tout premier lieu l’extrême diversité et la grande complexité du continent, conséquences d’une démographie jusqu’à il y a peu encore lacunaire, induite par des paramètres divers : déserts, grande forêt, grands fleuves, zone de grandes endémies – de la malaria à la trypanosomiase – et bien d’autres encore. Ces contraintes géographiques ont disséminé les zones d’habitat. Aussi, la compréhension du panorama ethnique passe-t-il tout d’abord par l’identification de microsociétés aux spécificités culturelles lourdes et prégnantes puis par celle du contexte linguistique pléthorique qui en résulte et d’où ne ressortent que quelques hypertrophies.
Retenons cinq ensembles majeurs dont les contours doivent rester imprécis mais qui présentent suffisamment de caractéristiques communes pour que quelques généralités puissent être extraites de leur observation : l’Afrique occidentale et sahélienne, l’Afrique centrale et de la forêt, la Corne de l’Afrique, le monde swahili, l’Afrique du Sud. À ceux-ci il convient d’ajouter les sociétés afro-asiatiques de Maurice et de Madagascar.
Ceci étant établi, on ne peut faire l’économie d’un nouveau constat, dérangeant, douloureux et inavoué mais qui relève aujourd’hui de l’évidence comptable. Les progrès sanitaires apportés par la colonisation ont eu des effets certes merveilleux au plan de l’individu, mais parfaitement pervers d’un point de vue sociétal en conduisant à une démographie galopante parmi les jeunes en particulier. Or cette population ingérable se heurte irrémédiablement – sauf à parvenir soudain à un développement massif du continent – à un manque récurrent d’emploi. Si les médecins ont cru permettre à des enfants de vivre, nul d’entre eux n’a semblé considérer que pour le plus grand nombre il s’agirait de survie. Aussi, faut-il porter un regard lucide sur les paroxysmes sociaux. Noël 1999 à Brazzaville par exemple, dans le pays le plus alphabétisé du continent, cinq mille morts en quelques heures dans les quartiers de Bakongo et Makélékélé, doivent nous interroger sur la dangerosité de ces villes africaines qui subsument la représentation ethnique des régions.

Les spécificités de l'environnement mental
Certes, la démographie ne suffit pas à expliquer pourquoi tout paraît aussi difficile sur le continent ? On ne peut en réalité parvenir à une compréhension acceptable des sociétés africaines sans évoquer les constructions mentales qui, du point de vue de l’individu, semblent à chacun relever d’un ordre naturel et immuable des choses. Et là, avec nos propres sociétés, le décalage est gigantesque. Il ne s’agit pas de contester un ordre social spécifique ; il s’agit de comprendre ce dont cet ordre social procède.
On ne peut y parvenir sans identifier la relation cosmique horizontale établie entre l’individu et son environnement ainsi que l’ensemble des phénomènes qui en découlent : l’omniprésence de l’animisme, la relation visible invisible, l’importance de la fonction médiumnique dans la recherche perpétuelle d’un équilibre des forces. Pour éviter les chausses-trappes dissimulées par ce contexte, il faut encore en confronter les manifestations avec les lectures spécifiques que la réalité animiste fait du christianisme et de l’islam.
Au plan social, conséquences inattendues de cet ordre cosmique, il est en particulier nécessaire de saisir ce qui fonde certains comportements qui, mesurés à l’aune de notre propre référentiel, s’affirment illisibles voire inadmissibles. Sommairement ou hâtivement identifiés, le cadeau et la gestion qu’il induit, l’enveloppe, le détournement, l’identification de la prévarication, de la corruption deviennent ingérables parce qu’atteignant des dimensions réprouvées par les systèmes de valeurs occidentaux. Or il faut bien comprendre que ce ne sont pas nos façons de voler qui en réalité diffèrent tant des leurs, mais bien davantage les fondements psychologiques et les contraintes sociétales dont elles procèdent.
Toutes choses fondant des modes particuliers de fonctionnement, évoquons par ailleurs la négociation telle qu’elle est établie par les Africains entre eux et qui se caractérise par une relation différente de la nôtre tout particulièrement au temps. Le moment et la durée, la place particulière conférée par l’âge, l’autorité confrontée à une nécessité de consensus après la palabre, le tempo différent du discours, autant d’éléments qui déterminent des langages qu’il faut caractériser.
Car, en toile de fond, il faut enfin oser identifier la nature réservée d’une Afrique craintive du regard du Blanc, ce juge contempteur au regard réputé impitoyable. Cet autre que l’on considère à l’aune de ses propres échecs collectifs, alors qu’on se sent en soi tout autant de talent. Apprendre à ressentir les processus de dissimulation réflexe et les silences défiants qui s’établissent quand l’Africain a senti que l’autre ne le savait pas, ne le connaissait pas. Or la maîtrise de ces comportements passe inéluctablement par l’étude du silence et du mot, de l’immobilité au geste.

Le profit, un élément de langage consensuel
Alors est-il vraiment sage et efficace de ne s’en remettre à nouveau qu’à la seule stratégie du troc et à des profits d’opportunité sans profondeur stratégique pour construire de façon durable une relation même d’affaires ?
Aujourd’hui plus que jamais, l’on ne se risque qu’en aparté à évoquer les comportements jugés préjudiciables à la qualité de l’échange. Le discours bien-pensant interdit de procéder à voix haute à certains constats d’incompatibilité des règles sans se trouver ipso facto condamné par la krytocratie journalistique et ses relais germanopratins. Mais les délits d’opinion en souffrance n’ont pas pour seule conséquence de laisser perdurer une ignorance sclérosante et d’agrandir le fossé qui sépare nos cultures, multipliant incompréhensions et faux-semblants, avilissant les termes de l’échange, contraignant toute probité à s’effacer devant les seules nécessités dictées par l’économie. À l’exercice en effet, le vieil Occident moralisateur trébuche. Il se prend les pieds dans le tapis de ses propres valeurs et de ses propres certitudes face à la combativité de l’outre-Atlantique – ce faux Occident-bis –, aux déloyautés asiatiques et au pragmatisme que l’on voit se dessiner chez tous les autres émergents.
Car au regard d’un continent africain en perpétuelle crise d’adolescence, les termes du dialogue ont aujourd’hui changé. La problématique de l’échange passe par un autre préalable inavoué. L’Afrique intéresse désormais davantage que les Africains qui ont lassé une société internationale qui ne les comprend plus, qui ne les comprend pas. Autant se font rares ceux qui se préoccupent d’en observer les peuples et leurs us, autant se multiplient ceux qui convoitant le fond de ses entrailles, regretteraient le mercantilisme colbertien et le temps des comptoirs s’il se trouvait qu’ils n’en aient jamais eu vent.
Mais pour s’octroyer durablement l’accès à ces richesses, en Afrique précisément, espace de l’affectif, espace du ressenti, il est nécessaire de porter un autre regard, d’établir une autre relation, dépassant le mercantilisme ordinaire. La seule voie propre à créer un dialogue efficace passe par une réputation de connaissance de ses ressorts. Il s’agit de conduire les Africains eux-mêmes à se lasser d’une prédation extracontinentale dans laquelle les peuples ne trouvent pas leur compte. Le moment de ce rejet est proche, il faudra alors savoir saisir les opportunités de réinvestissement des esprits en se rappelant à une vieille complicité, en construisant une nouvelle confiance.

LE RÉTABLISSEMENT DE LA COMMUNICATION

C’est pourquoi, étant établi qu’il existait une science africaniste, aussi vaste que complexe, le questionnement s’impose de lui-même. Nous avons entrevu les registres au sein desquels il était nécessaire d’identifier à la fois la diversité et les différences des Africains par rapport à nos comportements ordinaires. Le but est d’en comprendre sans complaisance puis d’en admettre respectueusement les spécificités.
Aussi que peut-on maintenant envisager pour fonctionner raisonnablement avec un monde qui est et restera résolument très différent du nôtre ? Où s’établissent les frontières de notre compréhension mutuelle ? Où se situe notamment la frontière en terme d’acceptabilité, de compatibilité ?

Le processus de destruction du lien
L’approche est d’autant plus délicate pour les Occidentaux qu’aujourd’hui, au sein du continent, un fossé plus matériel que psychologique s’est creusé entre une minorité africaine enrichie au contact de l’extérieur et les sociétés traditionnelles confinées par essence. Le fait est particulièrement patent au sein des nouvelles élites, dont le pouvoir est souvent fondé sur des complicités extracontinentales, elles-mêmes largement dénoncées par les hérauts de la bien-pensance. La Françafrique par exemple, concept dévoyé, aura été l’archétype de cette représentation. Dévoyé parce que l’ancien colonisateur, faiseur de rois en 1960, est devenu dès 1973, après les chocs pétroliers et la chute du cours des matières premières, l’obligé d’une poignée de parvenus dont il avait doré les trônes. Si le pouvoir de ces derniers s’est perpétué au fil des présidences à vie, celui de leurs anciens mentors en revanche s’est épuisé au fil de compromissions et d’affaires équivoques avant de sombrer dans de pitoyables repentances puis enfin dans l’oubli.
Au bout du compte, fort de processus historiques incertains et d’une relation devenue scabreuse, les Occidentaux ont fini par absoudre leurs turpitudes personnelles par une lecture complaisante de celles de leurs nouveaux bienfaiteurs. Finissant par croire à leurs propres mensonges, ils en ont oublié le fonctionnement des sociétés africaines. A contrario, celles-ci ont perfectionné depuis les indépendances leur connaissance d’un monde que l’Occident, architecte des structures internationales, avait pensé selon ses lois. L’intelligence des situations avait simplement exigé de s’en accommoder de la façon la plus confortable possible. Par le même cheminement où la complicité peu à peu le cédait au mépris, dans la redistribution des cartes qui s’opérait, sur fond de gabegie, la dimension affective réciproque laissait peu à peu la place à la lassitude d’une classe politique française humiliée avant de sombrer dans la facilité puis dans l’ignorance.
Or la fin de la Guerre froide est venue briser le tonneau des Danaïdes. Le même réalisme qui avait conduit à courtiser les élites africaines inspirait maintenant un abandon de ses peuples. C’est alors que les outils occidentaux de la compréhension africaine se sont définitivement émoussés. Une distanciation en fait. L’Occident a alors perdu sa connaissance expérimentale de l’environnement africain pour s’en remettre à un savoir universitaire simplificateur ; il a d’abord été la conséquence du procédé hasardeux prôné par un tiers-mondisme aussi sectaire que naïf tandis que dans la fosse d’orchestre, les sycophantes germanopratins entonnaient en répons leur antienne simplificatrice. Partitions faciles sur ce continuo de projets incongrus développés par des coopérations complaisantes. Quand l’échec est devenu patent, les Africains ont lassé. Leurs élites ont d’abord lassé les coeurs avant de lasser les portefeuilles.

Le processus de destruction des espaces d'apprentissage
Les lâchetés, les complaisances, les calculs à courte vue de l’Occident se sont à la fois nourris d’un tiers-mondisme bêlant qui n’a conduit qu’à maintenir le continent dans sa misère et du cynisme prédateur de quelques affairistes, verrouillés grâce au soutien de politiques complices dont les comportements s’étaient trouvés figés dans la mémoire du continent.
Mais les phénomènes les plus patents de ce désamour tiendront dans la destruction des espaces d’apprentissage. Les systèmes s’y sont employés, certains sans malice et d’autres avec, au gré d’ambitions personnelles parfois. Les premiers fossoyeurs ont eu pignon sur rue à l’université où l’idéologue avait depuis longtemps pris la place du savant, forgeant de consciencieux crétins à une complaisance dont les Africains ont finalement fait les frais. Les maîtres se sont mis à enseigner ce que devait être l’Afrique selon eux plutôt que ce qu’elle était ou ce qu’elle était devenue. Peu à peu, sous couvert de formation des élites africaines, elle a commencé à dispenser des diplômes de complaisance aux étudiants africains, puis à l’ensemble de leurs étudiants, diplômes qui dévaluaient mécaniquement ceux attribués aux étudiants français. L’Inalco par exemple est ainsi peu à peu devenu une sorte de free-shop du tiers monde. Plus tard, l’administration qui avait fermé l’École d’outre-mer en interdisait définitivement l’accès aux ruines dans les années 1990 en fermant le CHEAM. Tout futur ambassadeur étant forcément issu de l’ENA désormais, la structure paraissait probablement inutile et cet ultime forum était sacrifié sur l’autel de la déesse Administration, résolument égalisatrice. Sa bibliothèque était dispersée, les savoirs évanouis. L’humain était vaincu par KO, le systématique l’avait emporté.
La Défense qui avait conservé une arme consacrée au service outre-mer sacrifiait derechef sous un prétexte d’efficacité et de rentabilité, la somme d’expériences de terrain, de guerre et de vie que constituaient les Troupes de Marine et accessoirement la petite phalange de la Légion étrangère. Les savoirs spécifiques de leurs cadres et de leurs troupes étaient voués à être dilués dans le reste des forces. Tous devaient pouvoir être engagés partout et surtout disposer sans être forcément choisis parmi les plus brillants d’une même perspective de rémunération. La canonisation égalisatrice du laminoir républicain. Haro sur le talent.
Mais haro aussi sur le spécialiste. Dans la Carrière, on doit désormais pouvoir sauter du Pérou au Japon, du Japon à la Guinée, comme chez les militaires on est supposé passer du Tchad à l’Afghanistan. Pour être sûr que toute trace de compétence sera définitivement éliminée, au sein du renseignement, discipline qui ne s’acquiert qu’avec l’âge et l’expérience des hommes, l’analyse est confiée à de jeunes diplômés, civils pour la plupart. De la sorte, un vernis universitaire prometteur mais désespérément théorique, parfois même fumeux, transforme hâtivement quelques jeunes gens en experts en géopolitique. La géopolitique, cette science extravagante est abandonnée à des penseurs d’un autre âge dans des universités périphériques voire à quelques officines aux desseins incertains.

La reconstruction des structures du savoir
Aussi n’est-il guère étonnant d’observer comment le monde de l’entreprise, pour sa part confronté à une obligation de résultat et à l’accélération du processus de mondialisation investit aujourd’hui la problématique de la synergie des cultures. Si cela est souhaitable pour la santé de nos économies, à y regarder de plus près, cela pourrait être également profitable à ce que l’on appelait naguère « les humanités » et que l’on a cru nécessaire de rebaptiser « sciences humaines ».
Un double handicap s’oppose cependant à une réussite sereine de l’exercice. Le premier résulte du hiatus entre un savoir théorique, encyclopédique, fruit de compilations savantes dont le rôle incombe normalement à l’université, et un savoir pratique, bénéfice des multiples expériences tirées de vies professionnelles accomplies sous divers horizons géographiques et sociaux. Pic de la Mirandole acceptant en quelque sorte de travailler avec monsieur Jourdain. Le second handicap, bien français celui-là, relève de la difficulté que spécialistes-conseillers et généralistes-décideurs éprouvent à travailler ensemble, chacun portant sur l’autre un regard suffisant et peu amène. Un défi interculturel d’un autre diffère à bien y regarder.
Des handicaps affligeants car plus que la connaissance en soi, ce n’est que la confrontation des modes d’acquisition d’un savoir régulièrement actualisé et remis en question qui peut conférer à l’exercice toute sa richesse et lui donner sa légitimité. Accomplie au travers d’une mise en synergie des connaissances, elle permettrait de surmonter les démissions d’un État sclérosé par les certitudes de ses fonctionnaires et finalement disqualifié par ses nouvelles ignorances. Elle permettrait d’irriguer en continu par la constitution d’un socle renouvelé d’idées pertinentes un monde entrepreneurial qui s’en sait le besoin.
A l’aplomb de ces assertions, on peut par exemple se demander si ce n’est pas un manque extravagant de discernement, issu de l’ignorance et cousin de la présomption sa fille, qui conduit dans le mur la plupart de nos politiques en Afrique au Moyen-Orient ? Ne serait-ce pas l’absence de structures dispensatrice du savoir lucides, savantes mais pragmatiques aussi, qui conduit à confier la réflexion nationale à quelque bobo bien en vue, philosophe un jour, histrion le lendemain ? Une stratégie de comptoir peut-elle être autre chose qu’une stratégie de comptoir qu’il s’agisse de celui des cafés de Flore ou des Deux magots.
C’est pourquoi j’en appelle à la création d’une grande école de l’Étranger, un établissement au fonctionnement souple, à géométrie variable, dispensant à des cadres avertis un véritable enseignement, exigeant et érudit. Comment à l’heure où tout discours assène le concept de mondialisation, un grand pays peut-il s’affranchir d’une telle institution ? Or en l’occurrence, seul désormais l’entreprise me paraît en mesure d’assumer un rôle moteur au sein d’un espace où les sciences humaines non dogmatiques sont en perdition. Ce rôle moteur irait dans le sens de leurs interrogations légitimes au regard du vaste monde. Pour elles, le profit serait là parce que pour l’Afrique en l’occurrence, le développement serait là. Il s’agit en réalité pour tous de sortir de ces carcans intellectuels obsolètes sclérosants qui n’auront que trop souvent mené à une médiocrité tiers-mondiste ou à un affairisme douteux.
Dans une telle institution, les dispensateurs de savoir devront répondre à des critères de pertinence, mais aussi à des capacités de remise en cause. En contrepartie, il devra leur être octroyé des situations suffisamment attrayantes pour s’assurer d’un recrutement de haut niveau. Trois types d’enseignement seraient dispensés, dont il reviendrait à chaque espace culturel de préciser et d’organiser son propre contenu :

    • le savoir scolaire, méthodique, complet et encyclopédique, pierre angulaire des réflexions à venir, base indispensable à toute optimisation de l’expérience nécessitant des espaces de réflexion apaisée et des maîtres savants.
    • le savoir de terrain qui seul peut valider un projet et permet de se dresser face au cortège des a priori et des idées toutes faites, un savoir dispensé par des responsables de tous niveaux dont seraient avérés l’expérience et les succès.
    • pour les plus talentueux enfin, une intelligence des âmes à défaut de celle des coeurs, une capacité qui développe le discernement et permet d’identifier les chefs, mais qui passe celui-là par des maîtres au moins initiés et dans le meilleur des cas visionnaires.


À ce cortège d’intention, il faut ajouter celle de la pérennisation des enseignements. Que ce soit à partir de l’université, de l’entreprise, de l’administration, du monde des lettres, il est indispensable d’identifier en permanence les talents qui se substitueront le moment venu aux maîtres disparus.

La place des langues dans un tel processus mérite enfin quelques remarques. Si l’apprentissage d’un parler représente un investissement lourd, il constitue sans conteste le point d’orgue du registre culturel. « Celui qui maîtrise une autre langue possède une nouvelle âme » dit un proverbe sérère. La connaissance linguistique seule en effet permet de pénétrer l’intimité d’un peuple et d’entrer véritablement en contact avec tous ses propres non-dits. Mais si sur un plan culturel, toute langue porte ainsi en soi sa charge d’intérêt, il reste que la problématique se heurte à des exigences pratiques de rentabilités et exige une hiérarchisation préalable des perspectives d’enseignement. À propos du continent africain, il est difficile hormis une poignée de langues « lourdes » d’envisager de couvrir un paysage linguistique qui comporte des centaines, voire des milliers d’idiomes.
Pourtant, bien que l’anglais, le français et l’arabe constituent des langues extracontinentales pertinentes, certaines langues africaines méritent aussi d’être considérées dans une perspective économique et justifient un investissement : des langues souches comme le bambara de l’Ouest africain vers les parlers mandingues ou le swahili de la côte orientale vers les langues bantoues, mais aussi le yoruba du golfe de Guinée ou l’amharique à l’extrême est, grande et ancienne langue de culture dans un continent éthiopien économiquement prometteur. Néanmoins, l’apprentissage des langues constitue un exercice long et astreignant au retour souvent médiocre ; dans certaines administrations françaises, c’est la certitude de n’être jamais employé dans l’espace couvert par celle que l’on a choisi d’apprendre. Aussi, pour les candidats linguistes, les stratégies doivent-elles jouer de prudence. Notons enfin qu’un positionnement économique à vocation pérenne dans un espace donné peut aussi justifier certains investissements linguistiques que l’Inalco, Langues O’, est en mesure d’assumer dans des conditions parfois acceptables.

CONCLUSION

En conclusion, j’avancerai que toutes ces projections ne peuvent se fondre que dans une idée dynamique de l’homme. L’homme cette alchimie redoutable de raison et de passion, passion qui fait certes sa magie, mais demeure aussi son pied d’argile. Présente dans chacune de nos actions, tapie au plus profond de nous-mêmes, il ne peut être question de l’ignorer sans fragiliser, sans amputer la moindre de nos décisions. Admettons-la donc ainsi, reconnaissons-nous cette extravagance et abandonnons l’idée que les sciences humaines puissent relever en quoi que ce soit de la mathématique. Acceptons notre infinie diversité, acceptons la nécessité de l’apprendre, de nous réapprendre les uns les autres. Et pour rendre l’exercice moins ingrat, tournons-nous sans pudeur et sans crainte vers notre part de poésie et notre part de rêve. Acceptons humblement et dignement notre humanité.

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